Emma Bovary et George Sand. L’artiste impossible et l’artiste réelle

Récemment, à la fin d’une visite guidée de la maison de George Sand à Nohant, et après qu’elle eut, au long de la visite, détaillé les amours de George, notamment avec Chopin qui avait là sa pièce de travail, la guide termina en ces termes : C’est bien autre chose que Madame Bovary ! Ce propos véhément, voire venimeux, envers qui plus est une héroïne de roman, me cloua sur place. Comment pouvait-on ignorer le contexte sociologique de celle que Flaubert a nommée Madame Bovary, puisque tel est le titre du roman ? Dont Godard s’inspira sans doute quand il tourna Une femme mariée ? Film au titre initial certes censuré : La femme mariée ? Il me fallait rendre justice à Emma Bovary, trop souvent victime d’un jugement moral, comme si elle était une vraie femme. Et la considérer autrement, dans les interstices d’un roman dont rien ne prouve que Flaubert n’ait pas dit : « Madame Bovary, c’est moi. » Lui qui disait, en écrivant la scène de l’empoisonnement à l’arsenic, qu’il en éprouvait le goût âcre dans la bouche.

Mon hypothèse est qu’Emma Bovary, jeune fille très (trop) intelligente et très (trop) belle, élevée au couvent comme une jeune fille de la bourgeoisie, mais fille de paysan, même riche, n’aurait pas pu devenir artiste. Car dans des conditions sociales en tous points défavorables pour la jeune paysanne qu’elle était, elle ne le pouvait pas. Tout dans la société était fait pour contrarier une vocation artistique que personne ne lui avait laissé entrevoir, puisque le couvent élevait les jeunes filles pour devenir de parfaites maîtresses de maison, et surtout pas pour devenir artistes. Et ceci pendant longtemps. Peut-être même, ailleurs, jusqu’à aujourd’hui ?

Flaubert met dans les pensées d’Emma tout ce qui traverse son esprit quand il pense que lui, le futur écrivain, se sent encore incapable de le devenir. Tout ce qu’il pressent de ce qui, dans l’art, diffère fondamentalement de la vie. Tout ce dont rêve Emma au couvent, et qui lui est inaccessible, c’est ce dont rêve aussi Gustave, qu’il ne réalisera qu’en écriture, une écriture charnelle qui aura besoin du « gueuloir » pour prendre forme en prenant chair. Moi-même, en travaillant mes peintures à l’ordinateur, il m’est indispensable de ressentir physiquement, intensément, le contact des matières picturales que je veux obtenir. Mes mains, qui ont si longtemps peint avec de vrais matériaux de peintre, je les éprouve encore tachées de la peinture qui les rend impossibles à laver vraiment, en cousinage étrange avec les mains de Lady Macbeth.

Et si j’écris tout ceci, c’est que je cherche à comprendre pourquoi je n’échangerais ma vie d’artiste pour rien au monde, pourtant si compliquée à vivre en parallèle avec ma vie de chercheur. Autrement dit, je tente d’approfondir ce qu’est la poïétique en acte et non seulement à travers des concepts qui pourraient sembler abstraits s’il n’y avait personne pour les vivre. Les vivre artistiquement. C’est-à-dire intensément. L’art, c’est de la vie augmentée. Où il faut aller au bout de chaque situation. Afin que le singulier soit aussi collectif. Au point que rien ne soit plus personnel. Où le subjectif n’existe plus, ne s’oppose plus à ce qui serait objectif, les deux fusionnant inextricablement. T. S . Eliot écrira que «La poésie n’est pas la bride lâchée à l’émotion, mais une façon d’échapper à l’émotion ; ce n’est pas l’expression de la personnalité, mais une façon d’échapper à la personnalité. Mais, bien entendu, seuls ceux qui ont de la personnalité, et des émotions, savent ce que signifie vouloir leur échapper.» (Essais choisis (1932), trad. fr. et présent. Henri Fluchère (1950), Paris, Seuil, 1999, p. 36).

Que lit-on dans Madame Bovary, déjà susceptible de nous alerter sur le basculement du destin d’Emma et de sa fin tragique ? P. 39 : « Elle apprit que Melle Rouault, élevée au couvent, chez les Ursulines, avait reçu, comme on dit, une belle éducation, qu’elle savait, en conséquence, la danse, la géographie, le dessin, faire de la tapisserie et toucher du piano [...] La fille du père Rouault, une demoiselle de ville ! Allons donc ! Leur grand-père était berger, et ils ont un cousin qui a failli passer par les assises pour un mauvais coup, dans une dispute. Ce n’est pas la peine de faire tant de fla-fla, ni de se montrer le dimanche à l’église avec une robe de soie, comme une comtesse. » P. 47- 48 : « le père Rouault n’eût pas été fâché qu’on le débarrassât de sa fille, qui ne lui servait guère dans sa maison. Il l’excusait intérieurement, trouvant qu’elle avait trop d’esprit [pour être une paysanne], métier maudit du ciel, où on ne gagnait pas bien sa vie [...] Lorsqu’il aperçut que Charles [...] un de ces jours la demanderait en mariage, il rumina d’avance toute l’affaire… sans doute qu’il ne chicanerait pas trop sur la dot [...] S’il me la demande, se dit-il, je la lui donne. »

P. 66 : « Elle n’aimait la mer qu’à cause de ses tempêtes, et la verdure seulement lorsqu’elle était clairsemée parmi les ruines. Il fallait qu’elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur, - étant de tempérament plus sentimentale qu’artiste, cherchant des émotions et non des paysages. » P. 97 : « Elle s’était acheté un buvard, une papeterie, un porte-plume et des enveloppes, quoi qu’elle n’eût personne à qui écrire. » P. 101 : « Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer ? Qui l’entendrait ? Puisqu’elle ne pourrait jamais, en robe de velours à manches courtes, sur un piano d’Erard dans un concert, battant de ses doigts légers les touches d’ivoire, sentir, comme d’une brise, circuler autour d’elle un murmure d’extase, ce n’était pas la peine de s’ennuyer à étudier. Elle laissa dans l’armoire ses cartons à dessin et la tapisserie. À quoi bon ? À quoi bon ? »

Tandis que George Sand, en tant que, par sa grand-mère qui l’éleva, petite-fille bâtarde du maréchal deSaxe, était une aristocrate, avec tous les privilèges dus à ce rang social. Certes, déçue par son mariage et divorcée à grand-peine, elle hérita, de sa grand-mère, du vaste domaine de Nohant, avec les moyens d’y inviter tous les grands artistes de son temps. Elle put écrire et expérimenter à Nohant, dans un petit théâtre privé, les pièces qu’elle ira faire jouer à Paris, substantielle source de revenus supplémentaires.Son premier roman sous « son nom » ? On le sait, c’est Indiana. La quatrième de couverture du livre est éloquente : « Indiana a fait George Sand et c’est à travers l’écriture que celle-ci a conquis sa liberté, sa dignité de femme, son identité même. » Grâce aussi - on oublie de le préciser - aux solides relations au plus haut niveau transmises par sa grand-mère. George confie dans la préface : « J’ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, mais profond et légitime, de l’injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l’existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société. »

25 mars 2021

Éliane Chiron

26 views0 comments