Esprit de droit et particularisme culturel

Françoise BRUNEL

Ancienne Vice-Présidente de l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne


« L’histoire a pour véritable objet de nous faire comprendre l’état social de l’homme, c’est-à-dire la civilisation et de nous apprendre les phénomènes qui s’y rattachent nature llement », écrivait Ibn Khaldoun (Prolégomènes, I, trad. De Slane, 1863). N’y-a-t-il quelque paradoxe à présenter, par une référence à ce savant arabe (né à Tunis) dont les enquêtes font encore l’admiration des chercheurs en sciences humaines, un opus dédié à L’Impensé sociologique ? Dans le sillage de la phénoménologie de Merleau-Ponty, évoquée dès le Prélude, le Professeur Mohamed Zinelabidine, chercheur, universitaire-médiateur culturel, artiste et acteur remarqué de la Culture dans les hautes fonctions de ministre de la République tunisienne, entend se départir des modélisations parfois rigides qui menacent sociologues, anthropologues ou historiens, choisissant les Signes comme autant de possibles. L’auteur « impenseur » se réfère, toutefois, au rationalisme des « Lumières » dès le sous-titre « De l’esprit du droit » et, par Montesquieu qui, pourtant, ignorait Ibn Khaldoun, retrouve cet esprit d’encyclopédisme dont on a dit qu’il était l’un des flambeaux des « Lumières » de l’Islam : les lois, dit Montesquieu, « dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » (De l’Esprit des lois, I, 1). Si les neuf Épîtres de cet ouvrage dédié à « la réforme du statut de la femme en Tunisie au XXe siècle » sont adressées à la société tunisienne, elles ne peuvent laisser indifférentes les autres sociétés méditerranéennes, si proches, mais aussi lointaines, malgré la prégnance d’un long passé commun, par leurs structures socio-culturelles. Comment ne pas partager le vœu ultime de l’Épître 9 incitant à ouvrir « les champs d’une possible réforme (…) contre toutes formes de passéisme réducteur et d’absolutisme néfaste » ?


La forme épistolaire permet de préciser par touches l’hypothèse de la première Épître, conduisant du droit islamique aux scansions de l’histoire tunisienne, du passé punique à l’Africa romaine, de l’Ifriqiya berbère et arabe aux réformes beylicales, enfin au Protectorat français jusqu’à l’Indépendance du 20 mars 1956. Ce qui fait l’unicité du propos sur ce passé composé, c’est le contournement d’une « histoire-monde », parfois victime du jeu hasardeux des analogies, et l’affirmation d’un « particularisme tunisien » qui n’est ni « exception » stupéfiante, ni dilution dans un espace « arabo-musulman » régi par des normes unifiées. Avec Emna Ben Miled interrogeant ironiquement Les femmes tunisiennes ont elles une histoire ? » (1998), répondons, en écho à son livre de 2018 : femmes (et hommes) de Tunisie ont « 3000 ans d’histoire », car la focale pointée sur le statut des femmes permet de voir l’ensemble des dynamiques sociales, du statut de l’enfant à l’organisation de la famille, du mariage au divorce, de la gestion à la transmission des patrimoines, des divisions sexuées des tâches domestiques à celles de l’organisation du travail. Si l’histoire n’est ni immobile, ni tableau des « progrès de l’esprit humain », mais, comme le dit Starobinski, « actions » et « réactions » donnant le mouvement, Mohamed Zinelabidine permet de démêler l’écheveau complexe de ce riche et multiple passé.


Arabe avant d’être musulmane, la Tunisie connaît, du VIIe au XIIIe siècle, un Islam réceptif, rayonnant sur de vastes territoires méditerranéens : Kairouan, avec ses prestigieuses écoles de droit et de médecine, en est le phare (épîtres 3 et 4). Cette brillante civilisation semble s’assoupir et se figer dans une léthargie traditionnaliste, parfois tribale, au XVe siècle. La stabilisation politique avec l’installation de la dynastie husseinite à l’aube du XVIIIe siècle ne modifie pas ce repli. Ne négligeons pas, toutefois, les réformes impulsées par les monarques et Khereddine Pacha au XIXe siècle, même si l’objectif de modernisation des élites administratives et militaires est de résister tant aux soulèvements populaires qu’aux ambitions impériales européennes. Après l’abolition de l’esclavage, c’est l’adoption du Pacte fondamental (1857) puis de la première Constitution (1861) : malgré son caractère limité et sa durée éphémère, elle devient le symbole du mouvement national (Destour) lancé dans les années 1920. C’est d’ailleurs la fondation du Collège Sadiki (1875) - où sont enseignées langues étrangères et sciences exactes – qui favorise, involontairement, l’émergence de ce bouillonnement intellectuel. Le Protectorat français, que Jules Ferry justifie, en juillet 1885, par le « devoir » raciste « de civiliser les races inférieures », laisse, en 65 ans de domination, un bilan désastreux pour l’instruction publique. La préoccupation est de former des cadres intermédiaires maniant un français élémentaire pour faciliter les assises de l’administration et le développement de l’industrie coloniales. L’instruction, même primaire, des filles reste délaissée, surtout dans les zones rurales (Épître 8).


Le problème du statut des femmes est posé dès l’affirmation des revendications de libération nationale, comme en témoigne la confrontation (1929) entre la jeune féministe Habiba Menchari prônant l’abolition du voile et l’avocat débutant Habib Bourguiba arguant de sa disparition « de lui-même », après le succès du combat national. Au même moment, pourtant, une voix masculine s’élève pour conjuguer indépendance nationale et émancipation des femmes tunisiennes : c’est celle du militant politique et syndical Tahar Haddad qui publie, en 1930, Femme, la législation islamique et la société (Épître 6 en particulier). Son œuvre est marquée par le rejet de tout dogmatisme et se fonde sur l’affirmation d’un Islam évolutif dans l’espace et le temps. Condamné comme « mécréant » par les Cheikhs de la Zitouna (dont il est diplômé) et du Tribunal charaïque, Haddad embarrasse aussi les futurs néo-destouriens, car la querelle arrange le Résident général.


C’est pourtant la pensée de Tahar Haddad qui inspire directement les lois « révolutionnaires » promulguées au lendemain de l’Indépendance (Épîtres 7 et 9), le Code du Statut Personnel (13 août 1956) et l’établissement de l’éducation nationale initié en juin 1958. La création d’un authentique droit civil et la démocratisation d’un enseignement unifié conduisent à l’indiscutable amélioration des conditions de vie des femmes tunisiennes. La législation précoce en faveur de la contraception (1963), puis l’autorisation de l’avortement, ont freiné la natalité (4,5 % en 1953, 2 % en 2018), limité la surmortalité, permis aux femmes de sortir du carcan domestique. Le taux d’alphabétisation est aujourd’hui de plus de 97 % et les filles se montrent plus assidues que les garçons dans l’enseignement primaire, connaissent une réussite plus élevée dans le Supérieur. Pour autant, « cette démocratie favorable aux femmes est-elle à même d’assainir les relations fort ambivalentes entre hommes et femmes » s’interroge Mohamed Zinelabidine. À terme, écrit l’historienne Mona Ozouf, « la force du principe démocratique est de ne faire dépendre les droits d’aucune spécification particulière » (Composition française, 2009).


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