Invité à l’ICESCO, le philosophe Souleymane Diagne - Intervention au débat de Mohamed ZINELABIDINE

Rabat - Mardi 16 mars 2022


"Bienvenue au Professeur Diagne et merci infiniment pour votre conférence où le grand absent aura été, tout de même, l'Afrique, alors que vous êtes supposé l'incarner, à partir du Sénégal, autant que son mouvement de réhabilitation et de pensée, précisément, pour la Renaissance Africaine et panafricaine. J'en juge ici par votre double appartenance, celle à un Islam civilisationnel, scientifique, philosophique et humaniste auquel vous avez été associé par vos écrits, réflexions et contributions. Non loin de là, je vous trouve imprégné de culture française et francophone, ayant fait vos études à Panthéon-Sorbonne, témoin qu’aura été votre jeunesse des soubresauts des années 1970 et des troubles de la conscience sociale en Europe. Et pourtant, de manière anachronique, vous semblez incarner plutôt l’aura des nombreuses personnalités du monde musulman de l’âge d’or du VIIIè. au XIV è.s. Ces figures de l’assimilation et de l’ouverture, ce que vous appelez vous-même «les formes de mutualité et de mélange». Vous faites référence ici à l’âge d’or des savoirs encyclopédiques, depuis al-Kindi, al- Farabî, Ibn Sîna, al-Urmawî, Ibn Ruchd, Ibn Khuldûn, et de manière non exhaustive, où la science, les lettres et les arts, la logique, les mathématiques, l’épistémologie, l’astronomie font œuvre commune et cohérence parfaite, dans l’esprit gréco-arabe et le péripatétisme, hérités depuis l’antiquité grecque et largement commentés et régénérés, depuis al-Ma’mûn et Beit al-Hikma. Ensuite, il me semble que l’aspect distinctif chez vous, Souleyman Diagne, est d’essayer de mêler la part de l'Afrique, dans cette grande construction de l'histoire humaine, comme pour mettre en exergue ses différentes contributions. Lors de la conférence d'aujourd'hui, c'est vous-même qui occultez ce grand continent qu'est l'Afrique, et n'en faites aucune mention ! Quelle omission! De surcroît, et en votre qualité d’enseignant d'histoire de la philosophie dans le monde islamique, nous avons en commun, tout comme la Sorbonne, l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar où, avec le concours de ma collègue Ramata Almami, nous avons logé une Chaire ICESCO sur la "Renaissance africaine". Cette même Université dont vous êtes devenu Vice-doyen de sa Faculté des Lettres et Sciences Humaines. Vos contributions significatives parlent de vous, en tant que codirecteur des Éthiopiques (revue sénégalaise de littérature et de philosophie), la Revue d’histoire des mathématiques, Présence africaine, Le Journal de philosophie et de sciences sociales publié par le Conseil international de philosophie et de sciences sociales de l’UNESCO, entre autres. Ce qui vous a valu d’être cité dans le dossier publié au Nouvel Observateur retenu parmi « 25 grands penseurs du monde entier », alors que Jeune Afrique vous a consacré en 2007, parmi « les 100 personnalités qui font l'Afrique ». Parmi vos ouvrages, citons Boole, l’oiseau de nuit en plein jour (Belin, 1989), d’une traduction française des Lois de la pensée de ce même auteur (Vrin, 1992). Le livre d’introduction à l’œuvre du poète et philosophe Muhammad Iqbal : Islam et société ouverte, la fidélité et le mouvement dans la pensée de Muhammad Iqbal (Maisonneuve & Larose, 2001). Un essai sur Léopold Sédar Senghor : l'art africain comme philosophie (Rive neuve éditions, 2007), entre autres ouvrages bien sûr dont « Logique pour philosophes », Dakar, Éditions NEAS, 1991, « Reconstruire le sens : textes et enjeux de prospectives africaines », Dakar, Éditions Codesria, 2001, « 100 mots pour dire l’Islam », Paris, Éditions Maisonneuve et Larose, 2002 , « Ma vie en islam », Éditions Philippe Rey, , « En quête d'Afrique(s) : universalisme et pensée décoloniale », coécrit avec Jean-Loup Amselle, Éditions Albin Michel, 2018. J'en arrive maintenant à ma question centrale: quelle originalité ou particularité donneriez-vous à vos écrits au regard d'illustres érudits penseurs et prédécesseurs africains ? Vos écrits confirment-ils ou infirment-ils, développement-ils ou contredisent-ils ceux de Senghor, Anta Diop, Amadou Mahtar Mbow, Sall ou Babacar Diop et bien d’autres penseurs sénégalais ayant abordé ces questions problématiques du rapport mitigé à l’Africanité et à l’Universalité, à la Particularité autant qu’à la Négritude ? Où en êtes-vous ? En quoi seriez-vous, autrement ou différemment défenseur de cette Afrique, sa reconnaissance et sa renaissance ? Un Continent hélas pas suffisamment mis à l’aune de ce qu’il aurait pu exprimer et imprimer, comme valeurs essentielles et richesses insoupçonnées ? En quoi et comment votre démarche peut-elle vraiment et concrètement redorer le blason de cette Afrique, qui malgré tous vos prédécesseurs, et malgré vos efforts et notoriété, peine à exister dans le regard de ce monde imbu de méconnaissance culturelle, d'égocentrisme, nombrilisme et de toutes sortes de précarité humaine, intellectuelle et civilisatrice, alors que l’Occident prétend le contraire ? En quoi et comment en seriez-vous plus persuasif, plus décisif et plus convaincant que les autres ?

Merci "

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