La " Corporéité" entre organisme et culture: de la thérapie traditionnelle en milieu Algérien












Mourad KAHLOULA «Un grand silence m’envahit et je me demande comment j’ai même pu penser à utiliser le langage». A ces mots prononcés il ya huit cent ans, le philosophe et poète «Mawlana» Jalal Eddine Erroumi, ajoute encore: «Si vous entrez dans la danse, des centaines de voix feront résonner les messages que vous attendez depuis longtemps». C’est l’extase du corps qui pousse le Derviche tourneur dans la spirale en mouvement, dans l’élan de la spiritualité, dans le monde des pensées. C’est dans les profondeurs du ressenti, par les gestes exhibés que le musicien soufi agence magiquement le monde de ses mélodies. Nous voudrions ouvrir, ici, une parenthèse pour attirer l’attention sur le fait que ce qui vient d’être évoqué n’a pas avoir avec ce que d’aucuns nommerait le préverbal car même si le corps ne peut être enfermé dans les mots, il reste pourtant l’impulsion du symbolique, intarissable flot de «langage», éloquence sans fin qu’il est. Cependant, avant d’être corps, cette entité nommée ainsi est organisme car au commencement est l’organisme, un lieu qui n’a pas de nom. L’avènement du corps (en ce qu’il est langage) contresigne la rupture de la culture à l’égard de la nature et on ne saurait dire à quel point la culture est solidaire de la construction du corps représenté tant ce dernier constitue un parchemin sur lequel s’inscrit l’identité du sujet, même si les langues semblent changer de syntaxe d’une aire de civilisation à une autre. C’est que l’originelle page blanche que présente l’organisme devient une géométrie endossant des traces lisibles, parlantes, pour autant qu’une culture y inscrive son écriture. La parole aphone de celui-ci ne nous atteint en aucun cas que lorsqu’il est donné à voir par une culture au travers d’une langue propre qui nous permet de le percevoir, de l’écouter parler. Le corps devient ainsi une métaphore d’un parchemin vivant parcouru de signes.

Le corps est l’un des lieux privilégiés de la signification et ses contours sont une enveloppe entre un dedans et un dehors, un inscrit où viennent se coucher les clauses d’un compromis entre le grouillement impérieux des profondeurs organiques et la cohue assourdie des évènements du monde extérieur, comme les termes d’un pacte sur un parchemin sur lequel s’inscrit l’identité du sujet . Le corps trace ainsi une limite totalisatrice, il institue le propre et fonde l’unité de la personnalité. Sans cette limite, sans le contrôle des sas d’ouverture et de fermeture, le corps n’est, en effet, qu’un lieu anonyme traversé de loin en loin par les éclairs des instincts et où résonne le seul écho indéfini du monde

extérieur. L’identité en dépend : L e corps n’est jamais que la page blanche offerte à l’écriture d’un sens qu’il ne finira pas de signifier et tel corps constitue le liseré même de cette écriture.

Il n’existe pas de véritable discontinuité entre le corps et la signification, entre les structures qui organisent le schéma corporel et celles qui prennent en charge les autres domaines de la culture ; tout ébranlement de l’un traverse forcément l’autre. Toute genèse du sens, toute origine du langage doit par conséquent retentir dans le corps et en faire la disposition symbolique pour que s’articulent les détentes de la parole entendue. Le corps se construit presque toujours comme l’avènement d’un sens : Que l’on évoque les pratiques érémitiques d’un mysticisme commun à tout système de croyance ou la symbolique des corps sacrifiés dans certaines religions ou bien encore les rites d’inscriptions corporelles forts répandus.

En histoire comparée des religions, on appelle mythe, le récit des évènements exemplaires qui ont donné naissance au monde. Le mythe est, en effet, un récit des

évènements survenus au début du monde où des personnages héroïques-Dieux ou ancêtres- ont réglé une fois pour toutes l’ordre des choses par leurs actions. Le drame est ainsi exemplaire en ceci qu’il dit le sens de l’existence, qu’il définit l’identité de chaque chose. Il répond ainsi aux indépassables questions de la condition humaine «Qui suis-je ? D’où viens-je ? où vais-je ?» l’existence de ce héros incarne le sens et dicte aux vivants le modèle qu’il faut suivre pour vivre dignement, moralement, efficacement.

Elle prescrit ce qu’il faut faire pour être. Toute chose reçoit ainsi son sens de la place qu’elle tient dans la mise en scène originelle : Toute chose, à commencer par le corps.

Celui qui répète cette « événementialité » close du mythe et qui en épouse le sens par son action incarne donc le héros primordial. Revêtant le sens, il en a le corps. C’est pourquoi nous disons de cotte action qu’elle est un rite. Le rite structure le corps conformément au sens mis en évidence dans le mythe. Il projette le récitant dans la temporalité exemplaire du mythe. Le néophyte endosse l’identité du héros primordial et transfigure par conséquent son existence. Il se donne un autre corps et intègre une vie qui a un nouveau sens, l’étroite relation corps / signifiant s’expose, ici, dans toute sa lumière.

Si nous faisions un détour par, comme la nommait Freud, «cette vieille sorcière « qu’est la métapsychologie pour examiner, à présent, comment le corps participe à cet espace intermédiaire, lieu de jeu et de créativité tel que le décrit Winnicott (1971) entre soi et les autres, espace culturel , espace de la culture nous devons poser au préalable que le travail de représentation ne part pas de rien. Il suppose un appui sur un existant préalable puis un jeu possible de déplacement qui implique, lui, des différences entre ce qui est ainsi successivement représenté. Ainsi, l’affect ne pourrait se donner à voir qu’en glissant une charge sur la chaine des représentations.

La représentation, comme toute chaine signifiante, en somme comme toute pensée en ce quelle est contenu concret et processus, n’avance qu’en s’étayant et les sensations corporelles en sont les premier étais .Souvenons-nous des mots de Freud «le moi est corporel», le travail de la pensée vient d’abord du corps et ce dernier ne serait pas que voie de décharge comme dans un processus exclusivement cathartique car la motricité est voie de décharge , certes, mais est aussi support indispensable au tissu des représentations.

«La pensée est acte de chair» écrivait déjà Tertullien au IV siècle , mais revenons à Freud qui écrit (1915) dans pulsions et destin des pulsions que «l’enfant s’empare de son moi par la musculature «remplaçant le dualisme psyché-soma , dualisme au fondement de la théologie chrétienne si l’on se souvient aussi de l’épître de Paul aux Corinthiens (« marchez selon l’esprit et vous accomplirez les désirs de l’esprit , marchez selon le corps et vous accomplirez les désirs du corps») ( 1977) par une complémentarité psyché-soma où n’apparait pas l’antagonisme entre les passions du corps et le monde des représentations.

Nous évoquions le rite comme répétition d’une «évenementialité» mythique dont il adhère au sens. Dans celui-ci, la même écriture, le même sens, le même langage est indéfiniment reproductible à travers le corps. C’est pourquoi, dans la religion chrétienne, Jésus pouvait, à propos du pain qu’il avait partagé avec ses disciples, dire qu’il était son corps perpétuant cette communion symbolique jusque dans la liturgie chrétienne contemporaine. Cette mécanique d’identification rituelle repose sur une possibilité de transporter un même sens sur différents corps et de structurer ceux –ci en conséquence et la mobilisation du souvenir reste possible puisqu’il existe, justement, un lien entre le verbe et l’objet, entre le verbe et le corps entre «maladire» et maladie.

L’efficacité de la musicothérapie ne tient-elle alors pas au fait que le corps en soit le moyen, le médiateur, ce sur quoi celle-ci se fonde et se déploie, compte tenu de la place vitale qu’il tient dans la continuité de l’être ?

Les musicothérapies traditionnelles se centrent sur le corps qu’elles font entrer en transe dans ce dispositif de Hadra ( présence ) qui convoque justement la présence de l’absent , de l’absence et la manipulation corporelle est manipulation symbolique balisant le dépassement de la crise psychologique dans tous ses états , si je puis dire, par l’assurance du rétablissement de la continuité psychique par la mise en partage de représentations culturo-sociales et étayage sur ces mêmes représentations .Se retrouvent alors l’efficacité symbolique pensée, jouée « Illusionnée » et mise en scène au niveau de chacune des étapes du processus thérapeutique traditionnel, ( processions accompagnées de chants et de musique) et l’efficacité groupale. C’est dans cette perspective que les processions musicales traditionnelles à visée thérapeutique), comme le saff, le tindi (cérémonie musicale autour de poésies tisiwal chantées par des femmes touarègues, centré autour d’un instrument musical traditionnel ), l’imzad (joué par une femme, l’homme chantant des poésies accompagnant l’instrument) visent à dépasser et faire dépasser un état pathologique individuel par son inscription dans une activité collective (familiale, confrérique...) permettant au second, en mobilisant le premier, d’annihiler ses défenses conscientes. Cette trilogie dévoile le champ des pratiques thérapeutiques mobilisant toutes les instances du sujet : physiologique, psychologique et sociale.

C’est que les chants, la danse permettent, dans ce cadre une extériorisation, verbalisation au travers du corps ? Des composantes problématiques du « Moi » sans menace de censure groupale, de répression surmoïque. Leurs efficacités corporelles et groupales s’accompagnent d’efficacité symbolique, d’une canalisation (sublimation) d’une relation (de toute évidence conflictuelle) la relation avec ce double malfaisant ou le djinn possesseur permettant une autorégulation des états psychologiques et somatiques et trouvant créant pour reprendre une formule chère à Winnicott une « normalisation » de la pathologie.

Si beaucoup de travaux en ce domaine tentent d’expliquer le comment de la musicothérapie traditionnelle, nous restons bien loin de l’explication du pourquoi de l’efficacité symbolico-thérapeutique d’une telle technique traditionnelle ?

Si, à notre connaissance, aucune explication communément admise n’a été avancée, des critiques, freinant toute impulsion à poursuivre les recherches pertinentes et non partiales en ce domaine, sont sans cesse avancées. La critique de la psychiatre El Khayat (1994, 56) concernant le « cirque thérapeutique de la zaouïa » avec sa procession d’adeptes inconditionnels, reste d’une rare violence :

On pourrait établir une comparaison entre les effets thérapeutiques miraculeux recherchés pour les « aliénés » et ceux du pèlerinage à Lourdes ou à Saint-Jacques de Compostelle. Tout cela procède des mêmes attitudes mentales et noie dans les mêmes délires de foules des organisations psychiques un peu débiles, crédules selon une forte indigence intellectuelle, bassement populaires.

«C’est que les thérapies traditionnelles dont le cadre réel reste les zawiyas procèderaient selon bon nombre d’auteurs d’un «véritable sadisme culturel» et s’avéreraient complètement inefficaces, trompant la naïveté des malades (djinnopathes) et de leurs proches». S’il reste convenu qu’en ce domaine il reste de mise de séparer, si l’on me passe l’expression, le bon grain d’une ivraie d’idéologie pseudo-positiviste faite de lecture superficielle de l’ouvrage de Freud Totem et tabou (1912) «décryptant avec étroitesse les pratiques religieuses archaïques à l’aune des comportements pathologiques des névrosés.» selon les termes de Hell (1992).

Du reste, une certaine « opinion » matérialiste, incapable de percevoir à travers (karamat) la manifestation plus subtile d’un « pouvoir », lui-même lié à un contexte éminemment symbolique se laisse entrevoir ici et là au nom d’une certaine ethnopsychanalyse. L’impossibilité de l’argumentation devient nécessairement de mise, réduisant à néant ce qu’elle ne peut pas saisir « parce qu’elle refuse d’entrer dans le jeu ».

A notre sens, nous ne pouvons pas réduire toute pratique traditionnelle et à plus forte raison celles-là mêmes qui s’organisent autour du corps, nous pensons avoir explicité l’importance de ce dernier en ce qu’il est constitutif de l’être en ce sens où il est langage ; nous ne pouvons pas donc réduire toute thérapie traditionnelle et la symbolique qui l’entoure à de la pure fantaisie. En prenant pour illustration la musique traditionnelle et la danse dans les processus thérapeutiques il semble évident que les chants psalmodiés, la musique jouée et les danses effrénées qu’elles entrainent sont sans doute pour l’œil exotique spectacle mais ne relèvent pas du numéro de cirque, que l’usage des mouvements du corps, de la musique, de chants, de variations de ton dans les psalmodies religieuses restent à interpréter comme pouvoir/symboles créant un lien ribat, terme non sans rapport étymologique avec le terme m’rabet marabout , celui qui lie, (ce qui a été séparé, coupé ?)

Par ailleurs , un certain crédo psychosomatique « tout ce qui n’est pas pensé passe par le corps «attribué à une affiliation psychanalytique faisant que certains, dans les brumeux sillages de Marie Bonaparte (1953) concernant la circoncision par exemple, considèrent cette même circoncision comme le signe d’une incapacité à penser la castration, ou d’autres considérant les techniques traditionnelles utilisant le corps comme médiation dans le processus thérapeutique traditionnel , dénient le sens collectif, la signification groupale de ces rites et thérapies traditionnelles qui se situent à un point de l’articulation d’une psyché individuelle et ensemble Trans subjectif à travers lequel cette dernière se signifie. Les rites, les gestes magiques, la danse traditionnelle dans un cadre rituel, des traces que l’on inscrit sur le corps, tout cela, à côté de cette part de signification dans son universalité est l’objet d’une structuration d’ordre culturel qui les constitue comme langage d’un corps, ouvrant comme tout langage à une parole individuelle.

De ce fait le corps peut se donner à entendre comme répertoire et parole de ce qui ne peut s’articuler doublement selon l’expression consacrée en linguistique. Il « parle » les mots dans la chair, même qu’il les dise par les larmes, les rires, les mouvements l’instant d’une danse, l’intonation d’une voix , ou qu’on les trace selon les méandres visibles du marquage .Dès lors, le corps, pour le meilleur comme pour le pire, est porteur d’un ensemble d’informations donc d’un message, il porte les traces d’une mémoire et reste le texte parlant nos traumatismes , nos blessures, nos jouissances, nos cicatrices, nos guérisons ; il est notre texte, le texte qui nous signifie aussi. Ainsi, le corps sain, malade, érotisé, renié ou exclu reste au cœur du langage, reste le cœur du langage. Least but not least, en de tels domaines où se croisent corps, psyché et processus thérapeutique fondé sur une thérapie traditionnelle, ce n’est plus le syllogisme qui doit architecturer le processus de pensée mais bien « la logique symbolique qui prédomine. Elle donne son sens premier à tous les autres, si délirante puissent-ils sembler ».

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