Penser la musique

Pour faire face à tous les mystères de la musique, la musicologie s’intéresse à analyser la matière, à chercher dans son historique....

D’une part, penser la musique selon l’approche musicologique, c’est réfléchir aux objets sonores éparpillés dans l’univers et à l’Être humain manipulateur de ces objets qui en dispose selon un choix précis, ou parfois d’une manière arbitraire, pour aboutir à la fin à une organisation sonore appelée musique. D’autre part, penser la musique d’après l’approche musicienne, c’est réfléchir directement à la manière de combiner des sons et à la façon d’organiser des durées avec des éléments sonores qui devaient être « harmonieux » et « agréables » à l’oreille ; c’est la gestion de sons en quelque sorte. Partant de ceci, il semble que la musique, en tant que mode d’expression pour les musiciens praticiens, ne puisse jamais satisfaire les approches scientifiques requises et défendues par les chercheurs musicologues. La réciproque est vraie.


Pour faire face à tous les mystères de la musique, la musicologie s’intéresse à analyser la matière, à chercher dans son historique, à prospecter dans l’acoustique, à interroger dans le culturel, à examiner les composantes, à réfléchir aux éléments sonores, à expliquer les contextes et les prétextes de production, à comparer les formes, à dévoiler les corrélations et les causalités entre les paradigmes musicaux, à procéder par le sémiotique pour « atteindre » le symbolique, énoncer des méthodes, à se servir de la statistique, à proposer des interprétations, à déduire des synthèses, etc. C’est accéder, en quelque sorte, à un monde de connaissance multidisciplinaire considérant que toutes les formes du savoir sont aussi nécessaires à une réflexion musicologique. Il y a aussi le regard du musicologue par rapport à l’objet sonore.


D’après les premières définitions, la musicologie est la branche de l’apprentissage qui concerne la découverte et la systématisation des connaissances concernant la musique. Mais, comme toute connaissance, elle dépend directement d’une prise de conscience, de l’intuition perceptive et de la réflexion. Elle dépend aussi de l’expérience musicale directe ou immédiate d’une sensibilité de valeur musicale et d’une application de méthodes scientifiques pour la découverte de l’organisation de tout ce que nous pouvons penser de la musique, de tout ce que nous pouvons en savoir.

Sur un autre plan, que peuvent apporter les réflexions philosophiques dans l’ensemble des études musicologiques? La philosophie musicale dispose d’un double angle de vue ; elle peut partir de la musique pour atteindre la pensée, comme elle peut partir de la pensée pour évoquer la musique. Elle traite le rythme, la mélodie, la mesure et d’autres paramètres musicaux d’une manière très différente de celle des musiciens, des musicologues et des ethnomusicologues analystes.


Jean-Claude Piguet a déjà évoqué le mystère de la musique tout en se référant à Ernest Ansermet qui disait : « Il arrive un jour, dans toutes les histoires, où il est de nécessité impérieuse que les mystères s’éclaircissent » — et il ajoutait aussitôt — : « Percer un mystère, n’est pas le supprimer en tant que mystère » ; au contraire, pensait-il, « en approfondissant un mystère, on intensifie son caractère mystérieux »[1]. Ceci dit, le fait de résoudre le mystère musical par la musicologie ou l’ethnomusicologie, en procédant à toutes les démarches théoriques et pratiques, en utilisant toutes les stratégies et méthodes émanant de cette discipline scientifique et ses branches et sous branches, ne serait qu’un essai de compréhension. Faire des analyses musicales en faisant référence à des méthodes préétablies sans chercher la fonction et le contexte de la musique mise à l’épreuve, va certainement dénaturer le sens de cette musique analysée et va la rendre de plus en plus énigmatique. Chercher dans les macros et micros intervalles, dans les gammes, les tétracordes, les cadences, les ornements, les accords, les formes, en faisant appel à des théories musicales élaborées par nos prédécesseurs et en tenir compte avec une intégralité inlassable, serait peut-être une grave erreur épistémologique. Chercher dans l’acoustique du son musical, ne prouve jamais le sens du langage ou du discours musical. Entamer l’approche comparative ne peut jamais justifier le comparé ; pourquoi alors comparer une musique à une autre ? Cela ne veut aucunement dire que le fait de procéder à une telle démarche montre bien que cette musique n’a pas son propre sens et n’a pas une autonomie significative.


On sait bien que l’expérience est trop ambitieuse, on sait aussi que l’aventure est possible, et même si nous sommes conscients que le mystère musical persistera dans nos esprits et dans nos futures recherches, nous avons au moins eu le courage, en quelque sorte, de clarifier une partie de ce mystère. D’une manière satisfaisante ou insatisfaisante, seul l’avenir nous répondra.


À suivre


[1]- PIGUET, Jean-Claude, Philosophie et Musique, Chêne-Bourg, Suisse, Georg, ISBN. 2-8257-0540-3, 1996, p. 145.

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