OUM KALTHOUM - Voix de la fiérté d'une Nation
- Zoubeida Boukhari

- 2 days ago
- 11 min read

Dr. Zoubeida BOUKHARI
Consultante Internationale en Culture, Éducation et Communication Environnementale
Coordinatrice du Groupe de Recherche sur " La Pensée et La Créativité Des Femmes Dans Le Monde Islamique "
" ٱدْخُلُوا۟ مِصْرَ إِن شَآءَ ٱللَّهُ امنين "
سورة يوسف أية ٩٩
"Entrez en Égypte, en toute sécurité, si Allah le veut"
Sourat Youssef; verset 99
Terre d'influence et de savoir, berceau de l’humanité, terre bénie où se croisent les échos des prophètes, l'Égypte s’est toujours distinguée par le statut d’une nation qui a façonné l’histoire humaine : un pays, à la renommée d’une terre d’accueil aussi bien que de refuge, depuis l’antiquité et où la bénédiction divine s’étend à sa terre et à son peuple. Oum Kalthoum (1898 – 1975) faisait partie de ce peuple. En 1964, elle avait interprété une chanson patriotique enthousiaste. Intitulée « je suis le peuple» (1). Cette chanson est considérée, depuis sa parution, comme une épopée chantée, et dont les paroles mettent en avant la grandeur du peuple égyptien, sa force, et son amour pour la paix en même temps que pour la lutte.
Mon pays est ouvert comme le ciel Il accueille l’ami et chasse l’intrus ! (2)
« Centre de savoir et de culture, l'Égypte a préservé et transmis son héritage, des écoles d'Héliopolis à Al-Azhar, en passant par la bibliothèque d'Alexandrie. Napoléon Bonaparte, fasciné, y envoya 160 savants en 1798, donnant naissance à l'égyptologie. (3) »
Il aspirait à découvrir ce pays et à inventorier ses richesses à travers une équipe de savants, les meilleurs de l'époque. Ce travail fait avec passion a abouti à la naissance de la légendaire Description de l'Égypte, œuvre colossale qui témoigne du début de l'égyptologie et confirme l'héritage exceptionnel de cette nation. D’où ce choc culturel qui avait donné naissance au développement des
« études d’arabe et l’orientalisme scientifique se développent, avec notamment les publications de Sylvestre de Sacy, les dessins de Prisse d’Avennes et de Pascal Coste, qui commencent à fixer le patrimoine musulman, comme le feront les peintres Marilhat et Dauzats (4) »
Un regard neuf était d’ores et déjà jeté sur les rapports entre la France et l’Égypte au XIXe siècle, notamment à la suite de l’expédition de Bonaparte en Égypte entre 1798 et 1801. C’est au travers de ce regard qu’on peut découvrir la place prépondérante de l’art égyptien et son influence dans le monde, notamment en France. On peut citer les centaines d’œuvres et objets d'art, exposés dans les plus grands musées américains et européens, qui viennent témoigner de ce rayonnement artistique égyptien. A cela s’ajoute un événement qui était considéré comme un moment marquant d’échange culturel et artistique entre l’Egypte et la France. Il s’agit du concert mythique donné par Oum kalthoum en novembre 1967 à l’Olympia de Paris.
Malgré les craintes du directeur de l’Olympia de risques de troubles, la salle fut comble et remplie d’une assistance multiconfessionnelle venue non seulement de France mais aussi de toute l’Europe. Face à cette affluence exceptionnelle, la programmation d’un second concert pour le lendemain s’est imposée. Ce second concert a également affiché complet. D’où la confirmation de l’engouement du public. Des dirigeants arabes et français y étaient également présents. On dit même que l’un de ces deux concerts s’est tenu en présence de Charles de Gaulle qui fit parvenir à la Diva égyptienne un télégramme de félicitations après son concert. Ce fut Un événement où l’astre de l’orient, voix de la fierté de la nation arabe et musulmane, dirai-je, Oum Kalthoum nous a embarqués à partir de ce voyage en France au fil d’une véritable tournée internationale dans sa quête : hybrider les mondes. Autrement dit créer des ponts entre eux. Cet Olympia fut une immense réussite et un bel exemple de rassemblement dans la paix autour d’une femme hors du commun qui avait gagné à travers ses chansons et sa voix l’admiration de milliers de fans dépassant les frontières de l’Egypte et du monde arabe.
Par la seule force de sa voix, chantant en arabe, elle a réussi l'incroyable exploit d'abattre les barrières qui séparent des peuples, accomplissant ainsi ce que les politiques n'ont su réaliser.
Chanteuse à la tessiture extraordinaire et au chant d’une rare beauté, Oum Kalthoum avait une voix où étaient réunies force, douceur et extension. Là, on se demande : Qu’est ce qu'une grande voix en matière de musique de tradition orale ? Qu'est ce qui fait qu'une communauté entière se reconnaît à travers elle ? Que transmet cette voix populaire et savante à la fois ?
« L’homme a un penchant naturel pour la voix » écrit le grand maître du soufisme Majd al-din al-Ghazali (m. 1121), soulignant, également que « La voix du chanteur est un indice de la vie divine qui émane des profondeurs du mystère ». Nous pensons que les deux éléments de cet énoncé se trouvent dans un rapport de cause à effet. L’homme a un penchant naturel pour la voix parce qu’elle reflète les mystères de l’âme humaine qui, elle-même, représente les choses divines auxquelles elle appartient. D’où cette autre idée courante qui compare la voix au souffle de la vie. La voix met donc l’homme en vibration avec le divin et l’univers et, comme moyen de communication sonore et verbal, lui permet d’exprimer, à travers une riche palette de timbres, les divers états de son âme et les subtilités de son être. A l’intervention de la parole, elle superpose avec ses modulations des surcharges affectives et psychiques au message purement linguistique. L’importance de la voix et de ses vertus expressives est un sujet de prédilection de la littérature musicale arabe. Les observations et analyses qui lui ont été consacrées embrassent tous les phénomènes qui s’y rattachent, à savoir de l’émission de sons non articulés au chant sophistiqué, en passant par le parler ordinaire. Cette vue globalisante est soulignée par l’usage du même mot ßawt pour désigner le bruit, le son, la voix, le phonème (en linguistique) et, par extension, un chant donné. Dans la gamme des produits de la voix, le chant alliant l’expression poétique et musicale se trouve placé au sommet de la hié- rarchie et devient dans le domaine de l’art le symbole de la musique parfaite. Par conséquent, la musique savante reçoit la désignation de ghina’ (chant), réservant le terme emprunté au Grecs, musiqi, essentiellement à la science musicale, qui était elle-même considérée comme un apport étranger.
En vertu de cette conception, la voix se trouve placée, dans la théorie, au centre de l’évolution musicale. Formulée par le célèbre philosophe et théoricien de la musique Al-Farabi (m. 950), cette théorie fait l’objet d’un exposé magistral figurant dans le premier discours de son traité monumental, Kitab al-musiqi alkabir « Grand livre sur la musique ». Après une définition de la musique et de sa répartition en musique théorique et pratique, al-Farabi présente une théorie de caractère rationnel sur l’origine de la musique et les diverses étapes de son évolution. Au premier stade de cette évolution, l’homme et l’animal emploient de la même façon leur voix et des sons spéciaux pour exprimer leur joie et leur douleur. La grande coupure apparaît quand l’homme commence à recourir à la parole ; il ne se fie plus alors à son instinct qui, auparavant, lui permettait d’émettre des sons inarticulés pour s’exprimer. Avec l’aide de la raison dont il est doué, il a pu observer et analyser les rapports qui existent entre les sons spéciaux et les états d’âme, l’amenant à distinguer trois espèces de modulations : « Celles qui procurent du plaisir ; celles qui provoquent des passions et celles qui donnent plus de portée aux paroles ». La dernière catégorie le pousse à une réflexion encore plus subtile, à savoir que la conjugaison des expressions poétique et musicale est de nature à rehausser l’art musical à son plus haut degré. Quant à l’instrument de musique, il n’apparaît, selon Al-Farabi, qu’au terme de la dite évolution ; et même alors, en qualité d’accompagnateur seulement : «Les notes engendrées par tous les instruments sont de qualité inférieure, si on les compare à celles de la voix. Elles ne peuvent donc servir qu’à enrichir la sonorité du chant, à l’amplifier, à l’embellir, à l’accompagner. »
Ce bref résumé de la théorie d’Al-Farabi dégage et souligne la prédominance du concept de ghina’ (chant) comme symbole de la musique la plus parfaite : la musique savante. Le ghina exprime donc l’union idéale des moyens de l’expression poétique et de l’expression musicale, qui est contrôlée et définie par des normes déterminées. Il appartient à l’artiste digne de ce nom de retrouver l’équilibre souhaitable entre les deux expressions, entre les idées et la forme. C’est le cas d’Oum Kaltoum dont la voix était une source inépuisable de fascination. La chanteuse aux talents envoûtants devenait une légende à la notoriété saisissante capable de fasciner n’importe quel public. Lors de ses concerts, elle proposait, à son auditoire, une plongée dans l'univers des plus belles chansons romantiques pour découvrir ces airs qui ont su capturer les battements du cœur et les murmures de l'âme. Pour décrire la puissance de l’interprétation par laquelle cette diva se distinguait, le terme « « tarab » est tout trouvé. Le tarab, en arabe, désigne, en fait, une émotion d’une grande ampleur, une extase, une communion des sens entre le spectateur et l’interprète, qui permet d’exhaler l’âme dans le tourbillon de la musique et de la danse et de la porter au firmament d’une ivresse artistique. Al-Ghazâlî (1058-1111) en avait donné cette définition :
« Certains sons (aswât) font qu'on se réjouit, d'autres qu'on s'attriste, certains font dormir, d'autres font rire, certains excitent (itrâb) et suscitent dans les membres des mouvements de la main, du pied et de la tête, accordés à la mesure ! (5) » ; « Erlanger dans son exposé des idées de al-Farabi (la musique arabe, t.III, signale que pour al-Farabi, le rôle de la voix humaine est primordial sur l’âme. Elle peut exprimer la douleur, la tendresse, tout en étant soumise à l’instinct. Par voie de conséquence, la musique prise dans un sens général (musique instrumentale ou vocale) peut susciter chez un auditeur des passions violentes ou les apaiser. Dans la musique arabe, chaque maqâm a un effet, un contenu, affectif qui lui est propre. Celui-ci dépend de la cellule générale du maqâm et de l’enchainement des sons, liés aux différentes régions de l’échelle et aux phases spécifiques d’un maqâm. On trouve des classifications semblables dans les écrits de al-Farabi établissant un lien entre chaque passion et les maqâmât, et même les moments de la journée (par exemple : à l’aurore le Rast – au coucher Zirafkand (6) »
Experte du tarab, Oum Kalthoum s’est entourée d’immenses artistes, de musiciens et de poètes comme Zakaryah Ahmad, Mohamed El Qasabgi, Riadh al-Sumbati, Mohamed Abdel Wahab, Baligh Hamdi, Ahmed Rami, Bayram Al-Tounsi, Ahmed Shawki et bien d’autres figures emblématiques qui avaient déployé toute leur virtuosité et leur penchant pour une époque chargée d’émotion, de poésie et d’extase. Ses prestations scéniques étaient ressenties comme de véritables performances vocales et d’endurance avec des concerts de deux ou trois chansons qui pouvaient durer jusqu’à une heure chacune, maniant habilement improvisations de chant et très longue tenue des notes. Durant ces longs échanges musicaux entre elle et son public, Oum Kalthoum interprétait de longs morceaux où les mêmes phrases sont psalmodiées, répétaient en boucle, mais jamais avec la même tonalité. Elle avait chanté des poèmes classiques ou en langue dialectale et s’est appuyée sur les nouvelles technologies pour être diffusée. Dès 1933, Oum Kalthoum chantaient tous les premiers jeudis du mois, pendant la soirée, à la radio. Ces récitals diffusés en direct deviennent au fil des années des rendez-vous immanquables pour les Egyptiens, et pour tous les auditeurs du monde arabe.
Née et grandie à la campagne sur le Delta du Nil, un milieu où les filles n’avaient pas droit à l’éducation, fille d’un ‘’munshid’’ (chanteur religieux) elle est rapidement bercée par les récitations et la lecture du coran qui façonna sa voix.
En effet, « le souci de pureté linguistique qui prédomine dans ce processus conduit à l’étroite dépendance entre la lecture du Coran, l’interprétation du chant d’art et les origines de la grammaire arabe.(…) L’insistance sur cette notion de belle voix dans les sources les plus diverses nous conduit à la question de savoir en quoi consiste la beauté de la voix ; y a-t-il des critères précis qui la distinguent ? Il convient, ci, de souligner que dans le contexte religieux, la notion de beauté n’est jamais assimilée à une quelconque catégorie esthétique ; on la considère uniquement sous l’angle de son expressivité éthique, destinée à donner l’ampleur nécessaire à la récitation des textes sacrés, et comme moyen de rendre le message plus touchant. Il n’en va pas de même dans le contexte de la musique savante où la belle voix est appelée à séduire, à charmer. (7) »
C’est ainsi que, pendant son enfance, Oum Kalthoum accédait à la troupe de son père et chantait des hymnes à la gloire du prophète Mohamed.
Dans les années 1920, la capitale cosmopolite d’Egypte était en plein essor : les élites se retrouvaient dans les nombreux salons littéraires, théâtres et cabarets qui fleurissaient en ville :
« Le Caire, qu'on appelle la mère du monde, est une ville bouillonnante, sous domination étrangère. Oum Kalsoum commence à chanter des chansons très austères, alors qu'à l’époque, beaucoup de chanteuses sont très dénudées, et chantent des chansons grivoises. Elle, elle commence par l'austérité, mais sa voix fait des miracles (7) ».
Cette voix mythique a vu grandir et a fait grandir un pays pendant près d'un siècle. Devant son public ou à la radio, Oum Kalthoum chantait l’amour, la séparation, la jalousie mais aussi des airs politiques. Déjà jeune, elle développait une conscience patriotique. Le pays grondait par ses chansons populaires révolutionnaires : « Passe et vois طوف وشوف ; La puissance de l'arme قوة السلاح ; والله زمن يا سلاح Il y a longtemps, ô arme; مصر التي في خاطري L'Égypte qui est dans mon esprit ».
Elle était la voix vibrante et l’âme puissante du peuple égyptien.
Le parcours extraordinaire qu'elle a accompli seule, dans une société dominée par les hommes, a fait résonner puissamment sa voix reconnaissable entre toutes. Elle a consacré sa vie, et ses efforts à rechercher l’authenticité, pour devenir une icône de la musique orientale, aimée à travers le monde entier. Elle s’est imposé à une époque où il était difficile pour les femmes de surpasser les hommes dans ce domaine. Au-delà de son talent incontestable et de son engagement patriotique, Oum Kalthoum apparaissait comme un modèle de modernité et d’émancipation pour les femmes arabes, les invitant même à ôter leur voile pendant ses concerts, tout en restant très religieuse elle-même tout au long de sa vie. Emblème de l’évolution de la femme, elle a revendiqué sa féminité et s’est toujours vêtue de robes non traditionnelles. Elle a fait découvrir au monde occidental un autre visage de la femme arabe et musulmane en affirmant son pouvoir, chose rare au Moyen-Orient à l’époque. C’était une femme non voilée qui avait fait l’unanimité aussi bien auprès des femmes que des hommes. Elle a joué un rôle essentiel dans la société arabe contemporaine en devenant un symbole de l’émancipation de la femme arabe et musulmane aussi bien que de l’unité nationale dans son pays mais également dans toute la nation arabe par sa capacité à insuffler un sens de l’appartenance et de la fierté.
En dépit de sa disparition en ce 3 février fatidique de 1975, la diva de la chanson arabe, voix de la fierté de toute une nation, Oum Kalthoum, est à jamais omniprésente dans tout le monde arabe. De Bagdad à Damas, de Tunis à Beyrouth, sa voix continue à résonner et à chanter l’amour, le désir et la perte du bien-aimé aussi bien que la grandeur de la patrie.
Références
(1)
قصيدة أنا الشعب ناء أم كلثوم
كلمات كامل الشناوي
ألحان محمد عبدالوهاب
في عام 1964
Je suis le peuple : paroles de Kamel Al-Chanaoui
Musique de Mohamed Abdelwaheb
Interprétée par Oum Kalthoum, en1964
(2) idem 1
بلادي مفتوحة كالسماء
تضم الصديق وتمحو الدخيل
Mon pays est ouvert comme le ciel
Il accueille l’ami et chasse l’intrus !
(3) Article paru dans le n°53 du n magazine Iqra, (magazine hebdomadaire de la Grande Mosquée de Paris)
(4) Site web de l’institut du Monde Arabe (Lima), Bonaparte et l’Egypte
(5) Al-Ghazali, livre 2, partie sur les habitudes, chapitre 8 : "Sur la musique et la danse" (Kitâb al-samâ' wa'l-wajd) dans "Ihyâ' 'ulûm al-dîn"
(6) Zinelabidine (Mohamed,) L’Imbroglio des cultures, p.283 / 284
(7) Ysabel Saïah-Baudis, Oum Kalthoum, l’étoile de l’orient
Cahier d’éthnomusicologie (avril 1991), dossier voix : La voix et les techniques vocales chez les Arabes, Amnon Shiloah



