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Raconter la guerre, écrire la paix : Les femmes entre penser et panser


Nassira Belloula









Nassira Belloula


Journaliste, essayiste, romancière et poète



La guerre s’est installée dans notre quotidien avec la multiplication des conflits, leur continuité et leur médiatisation, au point de constituer un arrière‑plan permanent, comme si la violence armée était devenue une donnée structurelle de notre monde. Dans ce contexte, l’idée même d’une pax Romana perd de sa portée : non, car, elle serait obsolète, mais parce qu’aucune puissance n’est aujourd’hui en mesure d’imposer — ni juste de garantir — une paix durable à l’échelle globale.

Mais, ce qui pourra préserver ce qui subsiste de vivant en nous ne viendra ni d’un modèle ni d’une autorité : seulement d’une aptitude à tenir debout dans le vacarme, à refuser l’érosion intérieure que produit la peur et la souffrance. Et si la littérature œuvre pour ouvrir un passage respirable dans ce chaos. Qu’elle devienne un outil essentiel pour dénoncer l’horreur de la guerre, les violences qui y sont engendrées : déracinements, massacres, destructions, exils et deuils qui fragilisent l’homme et son environnement ? La littérature est-elle capable d’instaurer une culture de la paix ?

Au‑delà de cette interrogation sur de l’édification de la paix, sur la manière de l’enseigner et de nous offrir un avenir plus serein, certaines voix ont rappelé la responsabilité de l’homme dans sa rupture. Bertha von Suttner, prix Nobel de littérature dans son livre « Bas les armes », l’un des premiers livres, édité en 1889 qui aborde la question de la guerre et de la paix sous le prisme féminin ou qui aborde la place des femmes dans ce contexte, vu qu’elle-même a traversé plusieurs conflits armés : Campagne d'Italieguerre des Duchésguerre austro-prussienneguerre franco-allemande de 1870. La forme même de son livre dans un style romanesque a su au mieux sensibiliser sur ces guerres ravageuses et leurs conséquences.


" Il faut que la guerre disparaisse!" Cette pensée devenait chez mois une idée fixe. "

insiste l’auteure autrichienne qui devient à juste titre l'une des représentantes principales du mouvement pacifiste.


Écrits de guerre, écrits de Paix.


Dans son grand roman Guerre et Paix, Tolstoï avait réussi la prouesse de faire interagir dans un seul récit la guerre et la paix, en analysant la dualité entre la violence extrême des tranchées et les intrigues de la paix. Cette exploration rejoint celle d’autres auteurs où, confronté à la guerre, l’homme découvre sa solitude sur le champ de bataille. Grimmelshausen, Tolstoï, Stendhal, Céline ou Hemingway montrent cet homme miraculeusement indemne ou blessé dans sa chair stupéfié par le bruit et la fureur, et plus étonné encore de voir que le soleil puisse briller chaque matin sur cette barbarie. Les femmes ayant écrit sur la guerre ne décrivent pas forcément l’attitude de ce soldat. Mais plus l’effroyable émotion de celle qui recueille les survivants et les morts comme le dit clairement dans son livre « Youth Testament » l’écrivaine britannique Vera Brittain qui était infirmière volontaire pendant la Première Guerre mondiale.


L’étoffe féminine de la Paix


La créativité féminine dans le monde, notamment dans les pays arabo-islamiques, n’est pas seulement une expression artistique et esthétique : c’est une stratégie de résistance, de reconstruction de tout ce que l’homme et ses guerres ont brisé. Elle devient un acte de conscience autant qu’un acte de vision. Surtout dans les sociétés fracturées par les conflits armés, les crises politiques ou sociales. Et, c’est précisément depuis ces marges du pouvoir où les femmes sont reléguées qu’elles inventent des espaces où la vie peut renaître, où la mémoire se répare, où l’avenir se dessine uniquement avec la paix. Leur pensée, leur imaginaire et leurs gestes créatifs réenchantent le réel, ouvrant des brèches de lumière au cœur même des ténèbres. Simone de Beauvoir soulignait que les femmes sont les premières victimes lorsqu’un pays bascule. Cette vérité est criante aujourd’hui, comme en témoigne le sort dramatique des femmes en Irak et en Syrie, réduites parfois à l’esclavage, vendues sur la place du marché. Dans le paysage littéraire arabe et musulman, la réflexion sur la guerre et la paix ne relève jamais d’une simple posture morale. Elle s’enracine dans l’expérience, la mémoire, la langue. Elle s’ancre surtout dans la position singulière des êtres face aux violences de l’histoire. Les auteures qui s’y confrontent ne racontent pas seulement les conflits ; elles en dévoilent les mécanismes, les ravages, les silences, et la déconstruction toute idée d’une paix véritable. Etel Adnan, dans L’Apocalypse arabe, écrit : « La guerre est un monstre qui dévore les vivants et les morts. » Elle la décrit comme une entité autonome, une force persistante qui continue son œuvre destructrice même après les batailles. Assia Djebar propose une vision complémentaire dans Le blanc de l’Algérie : « La paix ne peut venir que lorsque les voix étouffées des guerres sont enfin entendues. » Là où Adnan expose la voracité d’une bête cruelle, Djebar indique la voie de la résistance : restaurer les ponts qui unissent les hommes et tenter de permettre un dialogue en écoutant ceux qui s’étaient tus ou écrasés par les conflits. Pour elle, la paix n’est pas un état politique, mais un travail actif de restitution — écouter, exhumer, écrire, transmettre. Elle refuse la paix imposée, celle qui exige l’oubli ou l’amnésie mémorielle. La paix véritable est une construction lente et fragile, commençant par la reconnaissance des souffrances et des absences. Les voix d’Etel Adnan et d’Assia Djebar s’inscrivent dans une tradition littéraire féminine où la guerre façonne les corps, les langues et les trajectoires. Ces femmes n’écrivent pas depuis un confort isolé, mais depuis des pays fracturés, des corps blessés, des familles endeuillées, des diasporas dispersées. Ce qui les rassemble n’est pas un pacifisme abstrait, mais une éthique de la lucidité. Elles refusent tout autant la glorification de la guerre que les armistices imposés et les réconciliations fondées sur l’amnésie. Leur contribution à la paix passe par la parole, la reconstruction et la restitution, jamais par l’oubli.

 Les écrivaines ayant traversé les conflits armés, où qu’elles se trouvent, partagent l’expérience de la dévastation. Elles savent que leurs échos s’infiltrent dans les corps, les langues et les générations. Comme le rappelle Svetlana Alexievitch, « la guerre n’a pas un visage de femme. Elle défigure tout ce qu’elle touche. » Cette vérité est ancrée dans l’œuvre de celles qui, par intertextualité, ont affronté ses horribles réalités ; Huda Barakat, Assia Djebar, Svetlana Alexievitch, Gertrude Stein, entre autre. Marquées par la barbarie des guerres — de la Seconde Guerre mondiale à l’Algérie, du Liban à la Libye et à la Syrie —, elles écrivent pour rétablir l’humain là où la violence l’a réduit à l’état d’animal. Ce sont toutes ces expériences directes de ces ravages qui les réunissent dans une même exigence construire ensemble la paix.


L’écrivaine d’aujourd’hui refuse la logique de la guerre et ne peut plus se contenter de montrer uniquement la tristesse ou le désespoir. L’espace du spectacle utilise énormément ces émotions jusqu’à les vider de sens. Pour créer autrement, l’auteure ne se préoccupe plus de décrire ou d’autopsier les horreurs et les souffrances. Non : elle veut explorer au-delà des drames et des deuils, l’ultime recours à la paix. Cette exigence traverse déjà des œuvres comme La Supplication de Svetlana Alexievitch, qui rejette toute mise en scène héroïque de la catastrophe et invente une polyphonie où « le monde s’est fissuré, et nous sommes tombés dedans ». Son écriture hybride — entre témoignage, littérature et enquête sensible — montre comment la violence atteint les corps et les vies sans jamais céder au spectaculaire. Cet état de fait, nous le retrouvons aussi chez Hoda Barakat dans Le Royaume de cette terre, roman libanais qui déjoue toute glorification de la guerre civile. Barakat travaille l’intime, les brisures, la voix oppressée, pour dire un pays où « nous vivions dans un temps qui ne savait plus se raconter ». En cassant les codes narratifs, elle expose la façon dont la guerre détruit les formes mêmes du récit.


Dans L’impasse de Bab‑el‑Saha, Sahar Khalifa montre comment la guerre redessine les contours d’un simple quartier et impose aux personnes une manière différente d’habiter les lieux communs. Sous l’effet d’un conflit armé, les espaces familiers se fragmentent, se chargent de menaces, et obligent chaque personnage à inventer des zones de retrait où préserver un minimum d’équilibre intérieur entre les violences subies et des tentatives de se prémunir du danger. C’est ainsi, que né cet environnement à la fois concret et imaginaire où se mêlent des formes d’appartenance instable et des lieux en marge. Sahar Khalifa, auteure palestinienne, met en scène une guerre urbaine, ouverte dans les rues où s’affrontent de jeunes Palestiniens et des soldats israéliens durant l’intifada.

La paix naît lorsque des femmes refusent la logique de la destruction et imposent d’autres manières d’habiter le monde.



Bibliographie


Bertha von Suttner, Bas les armes, 1889, éditions Edgar Pierson.

Tolstoï, Guerre et Paix, 

Vera Brittain, Youth Testament, 1933, éditions Victor Gollancz

Etel Adnan, L’Apocalypse arabe, 2006, éditions l’Harmattan.

Assia Djebar, Le blanc d’Algérie, 1996, éditions Albin Michel

Svetlana Alexievitch, la guerre n’a pas un visage de femme, 2004, Presse de la Renaissance.

Svetlana Alexievitch, La supplication, 1998 Jean-Claude Lattès

Hoda Barakat dans Le Royaume de cette terre, 2012 Actes-Sud

Sahar Khalifa , L’impasse de Bab essaha, 2001, 10/18

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