Comment habiter la paix dans un monde brisé ?
- Olfa Abid

- 22 hours ago
- 4 min read

Olfa Abid
Docteur en médecine vétérinaire
Spécialiste en médecine de comportement
Plan
Quand on m’a demandé d’écrire sur la paix, les mots ont d’abord reculé, comme des oiseaux effarouchés au bord d’un rivage. J’ai perçu immédiatement la distance entre le terme et la réalité, un mot de 4 lettres qui se proclame dans les congrès et se signe dans les pactes, tandis que la terre saigne ailleurs.
Problématique et constat
Quand on ouvre la carte du monde, on voit des plaies à vif : des routes brisées, des villes marquées par les combats, des populations déracinées. Les noms de lieux deviennent des échos de douleur et de résistance, rappelant la fragilité des accords et la précarité des protections civiles. La paix cesse d’être un simple vocable pour apparaître comme un chantier inachevé, exigeant réparation, vigilance et travail quotidien.
Les tensions internationales, entre l’Iran et les États‑Unis, les affrontements au Soudan, la guerre en Ukraine, la tragédie prolongée en Palestine, montrent des formes différentes d’une même réalité : la difficulté des voies diplomatiques à contenir des logiques de puissance et la vulnérabilité des populations civiles. Sur le terrain, la paix se défend, se perd et parfois se reconstruit à la force des gestes quotidiens ; dans les enceintes officielles, elle se négocie et s’instrumentalise. Ces réalités politiques imposent que l’on pense la paix à la fois comme stratégie et comme responsabilité humaine.
Sapiens, le paradoxe du vivant
Debout face à la mer déchaînée, ou au sommet du cap Angela, Comment parler de paix ? Face à ces réalités, je me sens minuscule devant la grandeur du monde et du divin. Le paradoxe de notre espèce devient criant. Nous, Homo sapiens, capable d’art et de science, répètons pourtant des cycles de conquête : guerre après guerre, pour la terre, pour les ressources, pour le pouvoir.
Comment vous parler de paix ? invoquée comme un objectif politique, mais aussi instrumentalisée : on la brandit pour légitimer des intérêts, stabiliser des zones d’influence ou masquer des ambitions. Les discours officiels et les traités ne suffisent pas ; la paix exige une mutation des désirs et des peurs qui animent les sociétés, une transformation plus profonde des imaginaires collectifs qui dépasse les signatures et les discours. Sans cette transformation, la paix reste fragile, suspendue à des équilibres précaires.
Un détail me hante : paix, mot de quatre lettres, qui finit par une croix. Le x final ressemble à une croix tracée sur la carte d’un trésor inaccessible, comme si la paix portait en elle le signe de son impossibilité.
Un mot se ferme sur lui‑même, et pourtant il ouvre aussi une blessure qui appelle. Cette croix n’est pas seulement un obstacle ; elle est un rappel que la paix est un chemin ardu, un point d’arrivée qui exige de traverser des épreuves, de porter des réparations, d’accepter la vulnérabilité.
Paix intérieure
Cette quête commence par soi, par une paix plus réelle ou accessible qui est d’abord intérieure. La paix avec soi‑même n’est pas une fuite, mais une présence qui nous mène à accepter sa fragilité, reconnaître sa colère, apprivoiser sa peur.
Face à la grandeur du divin, notre mesure devient claire : nous sommes tellement insignifiants. Cette insignifiance n’est pas humiliation mais ouverture. Devant l’immensité qui nous dépasse, le cœur peut se déplier ou se refermer. Il existe un chemin qui, humblement, conduit vers l’union avec le divin : la maîtrise du souffle, la maîtrise du corps, puis les sentiers plus profonds de cette union. Dans le silence d’un souffle, la violence intérieure se dissout peu à peu, et la parole devient moins arme que pont. Le corps apprend à se réparer, à tenir sans raideur, à accueillir la fragilité comme une alliée. Ensemble, souffle et posture ouvrent une porte : on cesse d’être acteur de sa propre violence et l’on devient témoin
attentif.
Il y a les chemins du silence qui mènent à la paix, cet état où la séparation avec la grandeur du divin se dissout et où la conscience se fond dans une présence plus vaste. La paix n’est plus performance mais une disparition douce du moi qui s’accroche, une rencontre avec le divin qui n’exige rien d’autre que l’abandon respectueux. Une marche vers cette profondeur ; où on apprend à habiter l’insignifiance comme une grâce.
La paix intérieure ne se contente pas d’un travail individuel ; elle appelle une éthique qui déborde l’ego, la non‑violence, la vérité, la maîtrise de soi, la méditation. Ces pratiques ne promettent pas l’utopie, mais elles transforment la manière d’être au monde. Un individu en paix est moins enclin à instrumentaliser autrui, moins tenté par la domination, plus attentif aux besoins des autres êtres, humains, animaux, végétaux. Le respect du vivant devient alors le prolongement naturel de la paix intime. Penser la non‑violence au quotidien, protéger les écosystèmes, éduquer à la compassion, privilégier la réparation plutôt que la punition, autant de gestes qui traduisent la paix en actes. Des gestes modestes, écouter sans interrompre, partager sans calculer, réparer sans attendre d’applaudissements, deviennent les briques d’un monde moins brisé.
Respecter le vivant, c’est reconnaître que la paix n’est pas seulement l’absence de guerre entre humains, mais l’harmonie d’un réseau de vies interdépendantes.
Appel et horizon
Regarder la carte des conflits, c’est voir des plaies ouvertes ; regarder la mer, c’est retrouver la mesure. Dans l’humilité de notre petitesse se trouve une porte : la paix commence par un souffle, par un silence qui accueille. Elle se tisse par des actes minuscules et persistants, une parole apaisée, une main tendue, une décision économique qui respecte la terre.
Que la paix cesse d’être un mot scellé, signé dans des salles feutrées et devienne une présence qui grandit, vague après vague, du cœur de chacun jusqu’aux rivages du monde. Que le x final du mot nous rappelle la traversée nécessaire et nous invite à poser, chaque jour, une pierre sur le chemin. Cultiver la paix, c’est apprendre à habiter la vie avec douceur et responsabilité. Si chacun accepte de travailler d’abord à sa propre paix, alors, lentement, une paix plus vaste pourra naître, non pas imposée, mais tissée par des vies qui choisissent la tendresse comme politique et la présence comme loi.



