Repenser la paix à partir des dynamiques féminines et des mécanismes endogènes de cohésion sociale
- Djeinaba Abdoulwahab Touré

- May 6
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Djeinaba Abdoulwahab Touré
Consultante en Etude de Genre et de la Jeunesse
→ Biographie :
Djeinaba Abdoulwahab Touré est consultante mauritanienne et actrice engagée dans les dynamiques de transformation sociale, à l’intersection du genre, de la jeunesse et du développement communautaire. Son travail s’inscrit dans une approche contextuelle qui mobilise la pensée critique, la créativité et l’innovation sociale comme leviers de résilience et de construction de la paix.
À travers ses initiatives et ses collaborations avec des institutions telles que le Département d’État des États-Unis, le Département fédéral des affaires étrangères de la Suisse, France Volontaires, GIZ et AMDH, elle développe des méthodologies participatives fondées sur l’activisme créatif, le leadership féminin et la prévention des violences et des formes d’extrémismes.
Membre active de Innovation for Change Hub Afrique, elle contribue à l’élaboration d’approches innovantes visant à élargir l’espace civique et à renforcer le leadership des femmes et des jeunes.
Présidente de l’organisation citoyenne « Je m’engage ! », elle œuvre à faire émerger une nouvelle génération de jeunes et de femmes leaders, capables de transformer les imaginaires sociaux et de porter des dynamiques de paix durables au sein de leurs communautés par le biais de l’autonomisation économique.
Son engagement a été salué par plusieurs distinctions, dont son élévation au rang de Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques de la République française, en reconnaissance de sa contribution à l’éducation, à l’innovation sociale et à la promotion du rôle des femmes dans la consolidation de la paix.
Plan
Résumé exécutif
Français
Dans des contextes contemporains marqués par des crises multidimensionnelles (sécuritaires, sociales, climatiques et identitaires), les approches traditionnelles de la paix révèlent leurs limites. Centrée sur les institutions, la sécurité et la diplomatie, la conception dominante tend à négliger les dynamiques sociales profondes qui assurent la durabilité de la paix. Cet article propose une relecture stratégique en mettant en lumière un levier encore insuffisamment reconnu : la pensée et la créativité féminines.
À partir du cas de la Mauritanie, l’article montre que les femmes constituent un ensemble de dynamiques essentielles de cohésion sociale. Leur capacité à articuler relations sociales, médiation culturelle, travail de care et transmission intergénérationnelle en fait des actrices centrales de la prévention des conflits et de la consolidation du lien social. Les initiatives « Je m’engage ! » et Femme Vecteur RED illustrent la structuration progressive de ces dynamiques en modèles d’intervention.
L’analyse s’inscrit également dans une perspective élargie au monde musulman, envisagé comme un espace de circulation de pratiques, de savoirs et de valeurs. L’article conclut sur la nécessité d’une reconnaissance et d’une intégration stratégique de ces dynamiques dans les politiques de paix.
Introduction
La paix est généralement appréhendée comme le produit d’accords politiques, de dispositifs institutionnels ou de mécanismes sécuritaires. Si ces dimensions sont indispensables, elles offrent une lecture partielle de la réalité, en concevant la paix comme un état stable plutôt que comme un processus dynamique et socialement construit.
Dans des contextes marqués par des transformations rapides et structurelles, affectant simultanément équilibres sociaux, référentiels culturels et dynamiques économiques, les approches classiques révèlent leurs limites. La stabilité ne saurait dès lors reposer sur les seules institutions formelles, mais dépend de la capacité des sociétés à produire leurs propres mécanismes de régulation des tensions.
Il devient donc nécessaire de porter l’analyse sur les dynamiques sociales quotidiennes, souvent invisibles, qui structurent les relations et soutiennent la cohésion. Les femmes occupent une position centrale dans ces dynamiques. Leur rôle ne se limite pas à une participation sociale, mais s’inscrit dans une capacité à organiser, maintenir et transformer les conditions de la paix.
I. La paix comme écologie sociale
La paix peut être analysée comme une écologie sociale, c’est-à-dire un système d’interactions dynamiques entre relations, normes, valeurs et pratiques. Elle se construit dans les interactions quotidiennes, à travers des ajustements continus et des mécanismes informels de régulation.
Dans ce cadre, le travail de care constitue un élément structurant. Historiquement assuré en grande partie par les femmes, il regroupe l’ensemble des pratiques d’attention, de soutien et d’accompagnement des vulnérabilités. Ce travail, souvent invisibilisé, joue pourtant un rôle déterminant dans la stabilisation des environnements sociaux, en permettant d’absorber les tensions, de prévenir les ruptures et de maintenir les liens au sein des communautés.
En Mauritanie, ces dynamiques se manifestent dans les sphères familiales, communautaires et relationnelles, où les femmes assurent une continuité sociale essentielle. Leur implication quotidienne dans la gestion des interactions sociales leur confère une capacité d’intervention discrète mais structurante dans les processus de régulation et de cohésion.
II. Pensée féminine et dynamiques sociales de médiation
La pensée féminine se manifeste comme une intelligence située, ancrée dans l’expérience relationnelle et dans la gestion concrète des interactions sociales. Elle se caractérise par une capacité à articuler des dimensions multiples (sociales, culturelles, religieuses et intergénérationnelles) dans une logique d’adaptation, de cohérence et de régulation des tensions.
Dans les contextes mauritaniens, cette intelligence s’exprime à travers une diversité d’actrices issues des sphères communautaires et de la société civile : femmes engagées dans les réseaux de solidarité, actrices associatives, médiatrices informelles, éducatrices ou encore figures d’autorité sociale au sein des espaces familiaux et communautaires. Leur action s’inscrit dans le quotidien des relations sociales, où elles interviennent dans la prévention des tensions, la facilitation du dialogue et le maintien des équilibres collectifs.
À titre d’exemple, les mourchidates occupent une place spécifique au sein de ce paysage. Actrices de l’orientation religieuse et de l’accompagnement social, elles interviennent dans les mahadras, les cercles de savoir et les espaces de sociabilité féminine. Elles participent à la transmission d’un islam fondé sur la modération, l’éthique et la connaissance, tout en assurant des fonctions de médiation sociale, de conseil familial et d’accompagnement interpersonnel.
Cependant, leur rôle s’inscrit dans un ensemble plus large de pratiques sociales portées par des femmes investies dans la régulation des relations quotidiennes. Ces pratiques reposent sur un continuum structurant articulant trois dimensions interdépendantes :
le care, qui soutient les équilibres relationnels ;
le social, qui organise les interactions communautaires ;
et, selon les contextes, le religieux, qui fournit des référentiels normatifs et éthiques.
Cette articulation confère à ces dynamiques une portée stratégique dans la prévention des conflits et la consolidation de la cohésion sociale. Elle permet d’identifier des points d’entrée concrets pour les politiques publiques : formation de médiatrices communautaires, reconnaissance des réseaux féminins informels, intégration de ces actrices dans les dispositifs locaux de prévention des conflits.
Enfin, ces actrices jouent un rôle déterminant dans la transmission intergénérationnelle. En assurant la circulation des savoirs, des normes et des valeurs, elles contribuent à maintenir une continuité sociale tout en facilitant l’adaptation des référents aux transformations contemporaines.
III. Créativité féminine et dynamiques sociales de transformation
La créativité féminine constitue une modalité d’action sociale à part entière, ancrée dans les pratiques quotidiennes et mobilisée dans des contextes de régulation, d’adaptation et de transformation des relations sociales. Loin de se limiter à une dimension expressive, elle s’inscrit dans une logique fonctionnelle, en tant que ressource mobilisée pour agir sur les tensions, les représentations et les dynamiques collectives.
Dans les contextes mauritaniens, cette créativité s’exprime à travers une diversité de formes portées par des actrices issues des sphères communautaires et de la société civile : expression orale, récits, pratiques artistiques, initiatives locales, dispositifs participatifs ou formes d’activisme social. Ces pratiques ne relèvent pas uniquement de la production culturelle, mais participent à la structuration d’espaces de dialogue, d’interprétation et de médiation accessibles à différents groupes sociaux.
En rendant visibles des tensions souvent implicites, la créativité féminine permet leur mise en discussion dans des cadres non conflictuels. Elle contribue ainsi à transformer des situations latentes en dynamiques sociales intelligibles et partageables, facilitant leur appropriation collective. Ce processus favorise la circulation de la parole, la reconnaissance des expériences et la construction de référentiels communs, éléments essentiels à la cohésion sociale.
Ces formes créatives jouent également un rôle déterminant dans la transmission culturelle, en diffusant des valeurs, des normes et des représentations tout en les adaptant aux évolutions sociales. Enfin, elles constituent un espace d’innovation sociale, en expérimentant de nouvelles formes d’expression, de participation et d’organisation collective.
À un niveau opérationnel, ces dynamiques peuvent se traduire par : programmes d’activisme créatif, intégration des pratiques artistiques dans les stratégies de prévention des conflits, création d’espaces participatifs favorisant l’expression et la médiation sociale au niveau local.
IV. Structuration et formalisation : vers des modèles d’intervention
L’un des enjeux majeurs réside dans la capacité à transformer des dynamiques sociales souvent diffuses en modèles d’intervention structurés, capables de produire des effets durables et mesurables. En Mauritanie, certaines initiatives illustrent cette évolution en articulant inclusion sociale, développement des capacités et consolidation du lien communautaire.
« Je m’engage ! » Organisation Citoyenne
« Je m’engage ! » Organisation Citoyenne développe une approche centrée sur l’accompagnement des jeunes, en mobilisant l’entrepreneuriat comme levier d’autonomisation et de stabilisation sociale. Le programme TPE (« Créer sa très petite entreprise quand on est encore étudiant, ou pas ») constitue un dispositif structurant dans cette démarche.
Organisé autour de phases successives (idéation, structuration, réalisation et évaluation de l’impact) ce programme repose sur un apprentissage par l’action, renforcé par un mentorat de proximité et un accompagnement individualisé. Les bénéficiaires développent ainsi des compétences techniques, organisationnelles et relationnelles, tout en s’inscrivant dans une dynamique collective.
Au-delà de sa dimension économique, le dispositif vise explicitement un impact social. Il favorise l’inclusion des jeunes et des femmes en situation de vulnérabilité, renforce les interactions entre pairs et contribue à la production de biens sociaux tels que la confiance, la coopération et la responsabilisation collective.
En ce sens, « Je m’engage ! » constitue un espace d’expérimentation où l’entrepreneuriat devient un vecteur de transformation sociale, participant à la structuration de dynamiques de cohésion et de résilience.
Opérationnellement, ce modèle offre des leviers directement transférables : structuration de parcours d’accompagnement en phases, financement d’amorçage encadré, dispositifs de mentorat local et intégration systématique d’objectifs de cohésion sociale dans les programmes économiques.
Femme Vecteur RED (Résilience – Épanouissement – Développement)
La dynamique Femme Vecteur RED (Résilience – Épanouissement – Développement) s’inscrit dans une approche centrée sur la valorisation du leadership féminin comme levier de transformation sociale endogène.
Elle repose sur une démarche participative, visant à renforcer les capacités des femmes tout en créant des espaces collectifs d’expression, de collaboration et d’innovation. L’un de ses axes majeurs réside dans l’utilisation de l’activisme créatif comme outil de médiation et de plaidoyer.
À travers des formes d’expression variées (narration, arts visuels, expression orale) les femmes portent des messages relatifs à la cohésion sociale, à la prévention des conflits et à la transformation des normes. Ces formats permettent de rendre les messages accessibles, tout en favorisant leur appropriation par les communautés.
La dynamique intègre également une dimension inclusive en associant les hommes comme partenaires du changement, contribuant ainsi à dépasser les logiques d’opposition et à promouvoir des formes de coopération plus équilibrées.
En articulant leadership féminin, créativité et engagement communautaire, Femme Vecteur RED illustre la capacité des dynamiques sociales locales à produire des effets structurants sur la cohésion et la résilience.
D’un point de vue opérationnel, ce modèle permet d’identifier des outils concrets : ateliers d’expression créative, dispositifs de leadership féminin, campagnes communautaires participatives et mécanismes d’inclusion des hommes dans les dynamiques de transformation sociale.
Complémentarité des approches
Pris conjointement, « Je m’engage ! » et Femme Vecteur RED mettent en évidence des modalités complémentaires d’intervention. Le premier agit principalement sur l’insertion économique et la structuration des capacités, tandis que le second mobilise les ressources sociales et culturelles au service de la transformation des dynamiques communautaires.
Leur convergence réside dans leur contribution à un objectif commun : renforcer la cohésion sociale et consolider la résilience des communautés à travers des approches endogènes, participatives et structurées.
Cette complémentarité offre un cadre opérationnel intégré combinant leviers économiques, sociaux et culturels, pouvant être mobilisé dans la conception de politiques publiques hybrides et multisectorielles.
V. L’intergénérationnel : un principe structurant de durabilité sociale
La durabilité de la paix repose sur la capacité des sociétés à assurer simultanément la continuité et l’adaptation de leurs normes, valeurs et pratiques. La transmission intergénérationnelle constitue, dans cette perspective, un mécanisme central.
Elle doit être appréhendée comme un processus dynamique, dans lequel les interactions entre générations permettent à la fois la stabilisation des référents sociaux et leur transformation. Les générations plus âgées assurent une fonction de continuité, tandis que les plus jeunes participent à l’innovation et à la recomposition des pratiques.
Les femmes occupent une position centrale dans cette médiation, en assurant la circulation des savoirs et des normes à travers les sphères familiales et communautaires. Le travail de care renforce cette fonction en créant les conditions relationnelles nécessaires à la transmission.
Ces dynamiques permettent d’inscrire la paix dans une temporalité longue, en favorisant une adaptation progressive des sociétés aux transformations contemporaines sans rupture des équilibres sociaux.
Opérationnellement, cela se traduit par : mentorat social, espaces de dialogue intergénérationnel, valorisation des savoirs locaux et implication des figures féminines dans l’éducation et la vie communautaire.
VI. Ouverture : vers une lecture élargie au monde musulman
Les dynamiques observées en Mauritanie s’inscrivent dans un espace plus large, celui du monde musulman, appréhendé comme un espace de circulation de savoirs, de pratiques sociales et de référents normatifs.
Historiquement structuré par des réseaux d’échanges savants et culturels, cet espace favorise la diffusion de pratiques et leur adaptation aux contextes locaux. Les expériences développées en Mauritanie peuvent ainsi être envisagées comme des ressources transférables, à condition d’être reconfigurées en fonction des spécificités des contextes d’accueil.
Cette perspective ouvre la voie à des démarches comparatives et à des processus de capitalisation, permettant de renforcer la pertinence et l’efficacité des stratégies de paix. Elle invite également à articuler ancrage local et ouverture globale, dans une logique d’apprentissage mutuel.
Opérationnellement, cela implique : plateformes d’échange entre acteurs, capitalisation des bonnes pratiques, création de cadres de coopération transnationaux adaptés aux spécificités locales.
Conclusion
La paix durable ne peut être appréhendée comme le seul produit de dispositifs institutionnels ou sécuritaires. Elle repose sur des dynamiques sociales profondes, souvent invisibles, qui structurent les relations, régulent les tensions et assurent la cohésion des sociétés.
L’analyse met en évidence le rôle structurant de la pensée et créativité féminines, du travail de care, des mécanismes intergénérationnels et de figures de médiation telles que les mourchidates. Ensemble, ces dimensions forment un continuum d’action déterminant pour la production et la durabilité de la paix.
L’enjeu n’est plus uniquement de reconnaître ces dynamiques, mais de les inscrire dans des cadres stratégiques capables d’en amplifier la portée. Cela implique formalisation, documentation et intégration dans les politiques publiques, en articulation avec les réalités locales.
Dans un contexte marqué par l’incertitude et les recompositions sociales, la capacité à mobiliser ces ressources endogènes apparaît comme un facteur décisif de résilience et d’efficacité, ouvrant la voie à des modèles d’intervention renouvelés, fondés sur l’articulation entre ancrage local, intelligence sociale et vision stratégique.




