D'un mémorable discours de Victor Hugo


Mohamed ZINELABIDINE Ministre tunisien des affaires culturelles 2016-2020

Directeur de la Culture et de la Communication/ ICESCO Les mêmes questions et questionnements se posent, depuis toujours, pour s'imposer au débat public, aucun pays du monde n'en est vraiment épargné.

Toutes les histoires en font référence, tous les paradigmes sans exclusive ni exception. Pour moi, c'est l'occasion dont je prétexte pour attirer l'attention sur la précarité du statut des artistes, de tout bord, de toute région, un peu partout dans ces pays où l'art manque encore et toujours de statut, de législation, de structure et de détermination à faire valoir des droits à la création et à la reconnaissance matérielles et morales.


C'est qu'ils continuent pour une grande majorité, à souffrir de conditions difficiles, voire précaires. Et plutôt que de vivre et de s'exalter à sublimer le monde et à le porter par l'imaginaire, c'est à peine qu'ils arrivent à survivre.


Serait-ce leur destin ou leur choix que d'y succomber pour davantage en triompher ?


Du devoir de solidarité et d'engagement de la société et de l'Etat contre la misère, Victor Hugo en fait un excellent exposé, un vibrant argumentaire dans ce discours du 9 juillet 1849 devant l'Assemblée. Un manifeste à connotation morale, humaine et altière:


"Ces jours-ci, dit-il, un homme, mon Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misère n’épargne pas plus les professions libérales que les professions manuelles, un malheureux homme est mort de faim, mort de faim à la lettre, et l’on a constaté, après sa mort, qu’il n’avait pas mangé depuis six jours. Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore ? Le mois passé, pendant la recrudescence du choléra, on a trouvé une mère et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans les débris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon !


Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses qui ne doivent pas être ; je dis que la société doit dépenser toute sa force, toute sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonté, pour que de telles choses ne soient pas ! Je dis que de tels faits, dans un pays civilisé, engagent la conscience de la société tout entière ; que je m’en sens, moi qui parle, complice et solidaire, et que de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l’homme, que ce sont des crimes envers Dieu ! Voilà pourquoi je suis pénétré, voilà pourquoi je voudrais pénétrer tous ceux qui m’écoutent de la haute importance de la proposition qui vous est soumise. Ce n’est qu’un premier pas, mais il est décisif. Je voudrais que cette Assemblée, majorité et minorité, n’importe, je ne connais pas, moi de majorité et de minorité en de telles questions ; je voudrais que cette Assemblée n’eût qu’une seule âme pour marcher à ce grand but, à ce but magnifique, à ce but sublime, l’abolition de la misère !


Vous n’avez rien fait, j’insiste sur ce point, tant que l’ordre matériel raffermi n’a point pour base l’ordre moral consolidé ! Vous n’avez rien fait tant que le peuple souffre ! Vous n’avez rien fait tant qu’il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui désespère ! Vous n’avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l’âge et qui travaillent peuvent être sans pain ! tant que ceux qui sont vieux et qui ne peuvent plus travailler sont sans asile ! tant que l’usure dévore nos campagnes, tant qu’on meurt de faim dans nos villes (mouvement prolongé), tant qu’il n’y a pas des lois fraternelles, des lois qui viennent de toutes parts en aide aux pauvres familles honnêtes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de cœur ! Vous n’avez rien fait, tant que l’esprit de révolution a pour auxiliaire la souffrance publique ! Vous n’avez rien fait, rien fait, tant que, dans cette œuvre de destruction et de ténèbres, qui se continue souterrainement, l’homme méchant a pour collaborateur fatal l’homme malheureux !


Vous le voyez, messieurs, je le répète en terminant, ce n’est pas seulement à votre générosité que je m’adresse, c’est à votre sagesse, et je vous conjure d’y réfléchir. Messieurs, songez-y, c’est l’anarchie qui ouvre les abîmes, mais c’est la misère qui les creuse. Vous avez fait des lois contre l’anarchie, faites maintenant des lois contre la misère !"

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