L’écriture m’a-t-elle fait à mon insu ?
- Nassira Belloula

- 1 day ago
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Réseau International Des Chaires ICESCO Pensée, Patrimoine, Lettres Et Arts GROUPE DE RECHERCHE SUR " LA PENSÉE ET LA CRÉATIVITÉ DES FEMMES DANS LE MONDE ISLAMIQUE "
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Nassira Belloula
Journaliste, essayiste, romancière et poète
→ Biographie :
Nassira Belloula est journaliste, essayiste, romancière et poète, née en Algérie et établie à Montréal.
Elle publie dès l’âge de vingt ans un premier recueil de poésie, Les portes du soleil, traduit en plusieurs langues. Journaliste dans la presse francophone algérienne de 1993 jusqu’en 2010, elle poursuit depuis son activité au Québec. Elle a étudié l’Histoire et la Littérature Comparée à l’Université de Montréal. Son œuvre compte une quinzaine de titres, publiés en France, au Québec et en Algérie. Elle est traduite en italien, en espagnol, allemand, anglais, berbère, arabe, etc. Lauréate de plusieurs distinctions ; Prix international Kateb Yacine (2016), Prix Charles Gagnon (2019) Prix Club Avenir (2022). Finaliste d’autres prix littéraires. Son écriture interroge la mémoire, l’Histoire, les silences et les luttes des femmes. En 2010, l’Espace Femmes Arabes du Québec lui décerne un trophée en reconnaissance de son parcours.
Au fil des générations, l’image de la femme algérienne s’est construite dans un enchevêtrement de récits, de résistances et de silences imposés. Tantôt célébrée, tantôt reléguée, elle a reflété les tensions entre tradition et émancipation, entre regard colonial et affirmation identitaire. Cette représentation a été tour à tour captée, figée ou libérée par la littérature, l’art et les mémoires collectives, révélant une volonté féminine qui traverse le temps, se transforme, mais ne s’éteint jamais.
Dans les récits du passé, les femmes algériennes ont souvent été perçues sous le prisme de l’engagement ou de l’exotisme. Kahina, reine berbère du VIIe siècle, demeure l’un des premiers symboles de résistance, de stratégie et de lutte contre les conquérants arabes. Bien plus tard, Lalla Fatma N’Soumer rejoint le cercle des Algériennes qui transgressent les normes sociales et défient l’ordre établi pour porter une voix féminine forte, au-delà de toutes les attentes. Puis apparaissent les figures de Djamila Bouhired et Djamila Boupacha, militantes du FLN, qui incarnent le combat pour l’indépendance en affrontant simultanément les systèmes colonial et patriarcal. Bien qu’éloignées dans le temps, ces femmes partagent une même dynamique de rupture et de réinvention.
Cependant, en marge du champ politique, l’art a ouvert une autre forme d’expression. La peintre Baya Mahieddine, autodidacte révélée dans l’Algérie coloniale des années 1940, bouleverse les codes visuels et narratifs. Ses œuvres, peuplées de femmes aux configurations libres et aux couleurs éclatantes, échappent aux stéréotypes orientalistes. Baya ne représente pas des figures soumises ou décoratives : elle insuffle vie à un imaginaire féminin affranchi, foisonnant, presque mystique. André Breton, père du surréalisme, dira d’elle qu’elle incarne « l’innocence et la magie » — mais Baya, elle, peint sans manifeste, sans école, avec une puissance instinctive qui fait d’elle une référence majeure dans l’histoire de l’art algérien contemporain.
Cette volonté de dire, de créer, de résister se retrouve dans les trajectoires de nombreuses femmes algériennes, qu’elles soient écrivaines comme Assia Djebar, chanteuses comme Cheikha Remitti, ou scientifiques comme Yasmine Belkaid. Chacune, à sa manière, a affronté les attentes sociales liées au genre, les stéréotypes culturels, et les injonctions à la discrétion. Leur voix, leur art, leur savoir sont autant de réponses à l’effacement historique.
La littérature algérienne a joué un rôle fondamental dans la mise en lumière des voix féminines longtemps étouffées par des narrations dominantes. À travers les œuvres d’Assia Djebar, Malika Mokeddem, Ahlam Mosteghanemi ou encore Leïla Sebbar, les femmes ne sont plus cantonnées à des représentations abstraites, secondaires ou symboliques. Elles s’affirment comme interprètes de leurs propres récits, explorant les tensions entre souvenirs, corps, parole et liberté. Assia Djebar, en particulier, a su inscrire cette voix dans une continuité temporelle, reliant les Algériennes réduites au silence dans les chroniques coloniales aux combattantes de l’indépendance, puis aux penseuses d’aujourd’hui. Dans ses écrits, la création devient un acte de reconquête, d’appropriation, de survie. Ces auteures ont brisé les stéréotypes de la figure féminine docile, effacée ou sacrifiée, en leur opposant des portraits complexes, ambivalents, puissants. La littérature s’impose ainsi comme un espace de transmission, de révolte et d’émancipation.
Alors j’écris. Non pas pour convaincre ni pour expliquer. J’écris pour exister. Pour que ce corps, le mien, cesse d’être un objet qu’on commente, qu’on juge, qu’on traverse sans le voir. Mais pour écrire ainsi, il m’a fallu me réinventer.
Je me souviens du moment où j’ai compris que les mots pouvaient me rendre ma voix : pas celle qu’on m’avait appris à taire, à discipliner, à offrir sans jamais la revendiquer. Non, une parole à moi, entière, habitée, vibrante. Ce fut une révélation lente, douloureuse parfois, comme une cicatrice qui se met à parler. Assia Djebar avait raison : écrire, pour une femme, c’est souvent écrire contre son propre corps, contre les regards qui l’épient, le surveillent, le jugent. Mais c’est aussi écrire avec ce corps, à partir de ses brisures, de ses silences, de ses désirs étouffés. Et dans cette tension, quelque chose renaît. Une voix qui ne supplie plus, qui ne s’excuse pas. Une parole qui ose.
Je suis venue à l’écriture, d’abord portée par une nécessité intérieure — discrète, presque souterraine — puis par une force grandissante, qui affirmait ma volonté d’exister à travers chaque manuscrit achevé, chaque livre publié. Ce n’était pas un choix raisonné ni un projet construit d’avance. C’était une urgence. Une manière de me tenir debout face au monde, de me relier à moi-même quand tout semblait me disperser ? À mesure que j’écrivais, je comprenais que ce geste allait bien au-delà du simple besoin de dire. Il devenait un lieu de recomposition, une manière de recoller les fragments, de faire sens là où il n’y avait que chaos ou silence. L’écriture m’a transformée. Elle m’a confrontée à mes propres limites, à mes peurs, à mes contradictions. Et pourtant, c’est dans cette tension que j’ai trouvé ma voix — pas celle qu’on attendait de moi—, mais celle que j’ai forgée, mot après mot, chute après chute. J’aime bien cette citation de Malika Mokkedem : « L’écriture est le nomadisme de mon esprit, dans le désert de ses manques, sur les pistes sans autre issue de la nostalgie, sur les traces de l’enfance que je n’ai jamais eue. »
Mais, « Les gens me demandent pourquoi j’écris. J’écris pour découvrir ce que je sais. » Cette confidence de Virginia Woolf, griffonnée dans son journal, nous habite toutes. Combien d’entre nous ont tenté de percer le mystère de cet acte ? Marguerite Duras s’y est noyée dans son essai Écrire, Assia Djebar a écouté Ces voix qui m’assiègent, Annie Ernaux se confesse dans Écrire comme un couteau. Ce geste n’est pas juste une prise de parole, c’est une traversée. Dire depuis l’écriture féminine, même si certaines refusent l’étiquette, c’est écrire à partir d’une expérience incarnée, portée par le corps, la mémoire, la langue et l’histoire des femmes. Pour l’écrivaine algérienne d’expression arabe, Fadhila El Farouk, l’écriture est aussi une arme, rejoignant d’autres auteures qui font de cette expression : « une forme de résistance contre l’effacement. Elle permet de dire ce que le silence tente d’étouffer. » Hélène Cixoux, figure majeure du féminisme littéraire, née en Algérie insiste sur le fait que : « Il faut que la femme s’écrive », « Qu’elle fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment que de leurs corps. » Mais cet acte qui nous libère nous isole aussi. Nos mots sont vivants, tranchants… et pourtant si fragiles. S’ils restent enfouis, ils nous dévorent de l’intérieur. C’est ce geste ambigu : se cacher tout en se dévoilant, surmonter l’abandon, apprivoiser ce vertige face à soi-même, canaliser ce trop-plein qui déborde.
Comment expliquer cette obsession ? Peut-être parce qu’écrire, comme le disait Saint-John Perse, c’est « mieux vivre ». En vérité, je rejoins ici Chloé Delaume — je suis née deux fois. La première dans le silence, la seconde dans l’écriture — et cette celle-ci s’est transformée en un rempart entre moi et les autres. Lorsque je me sentais incomprise, que le tumulte du monde, son agitation, l’écoulement du temps rendait chaque seconde plus lourde — comme le rocher de Sisyphe roulant vers l’abîme sous le poids de l’angoisse — je saisissais ma plume. Chaque mot posé sur la page devenait alors une ascension, un pas vers le sommet, une victoire provisoire contre le vide qui me guettait. Pourtant, je le savais : au matin, la pierre aurait glissé de nouveau. Et je devrais recommencer, pousser encore ce poids vers un fragile point d’équilibre.
De Kahina à Djebar, des armes aux mots, la volonté des femmes algériennes ne s’est jamais éteinte. Elle a changé de forme, s’est adaptée aux contextes, mais elle demeure. Elle traverse les siècles, les silences, les censures. Et aujourd’hui encore, elle s’écrit — dans les livres, dans les corps, dans les luttes quotidiennes.







