La danse féminine : une archive vivante

Nassira Belloula
Journaliste, essayiste, romancière et poète
Plan
« La danse est le langage caché de l'âme. »
Martha Graham
Dans beaucoup de sociétés, le corps des femmes doit être discret, silencieux, parfois même invisible et occuper le moins de place possible. Cet art chorégraphique est avant tout une manière de s’approprier soi-même. C’est un langage qui consacre des gestes anciens, des rythmes et des codes communautaires. À travers lui, elles affirment leur présence, leur liberté motrice et conservent leur mémoire collective. Si cette pratique chez plusieurs peuples reste intime, privée, elle demeure néanmoins une archive vivante, un espace de transmission qui véhicule un sentiment d’appartenance. Certes, la danse féminine est vue comme un terrain de désordre ou de révolte. Mais pour les femmes c’est un rite souverain qui ne se cède ni se marchande.
Ce qui pousse à analyser la danse comme un mouvement qui libère le corps et l’esprit en tentant de briser le contrôle anthropologique sur les femmes. Le geste devient une véritable archive mémorielle : une empreinte vivante, qui raconte ce que les livres ou l’Histoire écrite ont occulté. Cette discipline tisse des liens de solidarité entre les femmes, consolide leur communauté et leur héritage. C’est un parcours qui nous amènera à interroger la tension narrative entre l'invisibilité quotidienne des femmes et leur centralité spectaculaire. Enfin, nous ouvrirons une réflexion prospective sur un défi contemporain majeur : comment inscrire cette mémoire corporelle dans le patrimoine sans ne la figer ni l'exposer au voyeurisme ?
La danse demeure un récit vivant. Elle enregistre l'histoire directement dans le corps, la mémoire et le cœur des êtres humains. Chaque mouvement répété depuis des générations est un acte précieux que le corps garde en lui et transmet aux autres. C'est pour cela que la danse est bien plus qu'un simple divertissement. Elle est une exploration. Comme l'explique si bien la célèbre danseuse Marie-Claude Pietragalla : « Danser c'est s'interroger, aller au plus profond de soi. »
En dansant, ce n'est pas juste bouger. C'est se dire en fouillant dans ses propres souvenirs, dans ses émotions et dans l'histoire de celles qui ont précédé. Le corps devient une bibliothèque en mouvement qui raconte qui elles sont et d'où elles viennent. Comment, elles célèbrent la vie, les cérémonies, les saisons. Et, dans cet élan de liberté, l’esprit accompagne le corps. Françoise Sullivan exprime magnifiquement cette idée dans son essai de 1948 : « La danse et l'espoir » paru dans un manifeste artistique sous le titre de Refus Global, un collectif pluridisciplinaire, publié le 9 août 1948 à Montréal aux Éditions Mithra-Mythe. Pour elle, la danse féminine ne doit pas chercher à plaire ou à être jolie, mais doit jaillir du plus profond de l'être comme un cri de liberté.
En dansant, la femme cesse d'être un objet soumis aux regards pour redevenir maîtresse de son propre corps. Par ses mouvements fluides ou énergiques, elle s'approprie l'espace public avec audace et rythme en brisant les lignes de démarcation. La danse n'est pas un simple divertissement, mais un moyen puissant de reconquête. Elle est un prolongement de l’identité la plus profonde, un ancrage viscéral qui échappe aux règles patriarcales. Comme l’exprimait magnifiquement la ballerine Anna Pavlova : « Un danseur danse parce que son sang danse dans ses veines. » Cette force innée et organique explique pourquoi les traditions chorégraphiques féminines traversent les siècles, même lorsqu’elles sont privées de reconnaissance officielle. Le sang qui danse, c'est cette archive invisible et indomptable qui coule de génération en génération.
1- Enjeu anthropologique : le corps des femmes sous régulation sociale
Du point de vue anthropologique, le corps n’est pas une page blanche. Il est le premier espace où s’inscrivent les codes, les interdits et les hiérarchies d'une société. Un lieu profondément tabou, soumis à des règles cachées et à une vigilance collective. Pour les femmes, cet archivage prend historiquement la forme d'un projet de domestication : une injonction formelle et permanente à la discrétion, à la retenue et à l’effacement du champ public. Éduqué pour ne pas déranger, le corps féminin devient un domaine sous surveillance, une cage de bienséance où le mouvement est strictement normalisé. C’est certain que depuis des siècles, le corps des femmes ne leur appartient pas tout à fait. D’un point de vue anthropologique, la société discipline les femmes à l'invisibilité : il faut occuper le moins d’espace possible, croiser les jambes, tenir les gestes, modérer la voix. Pour l'anthropologue Françoise Héritier, la domination masculine s'explique historiquement par le fait que les hommes ont cherché à contrôler le corps des femmes. Cet état de fait pousse les femmes à s'autocensurer et à vivre leur propre corps avec une forme de méfiance, de détachement parfois de honte. C'est précisément contre cette dépossession physique et cette mise sous silence institutionnelle que s'érige le mouvement. Là où les mots sont censurés, le geste se révolte. La danse féminine surgit alors non pas comme un simple divertissement esthétique, mais comme un acte politique de reconquête. Comme le souligne la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, l'enjeu actuel pour elles est de se réapproprier les : « dimensions incarnées de leur existence pour devenir des corps sujets ». Entrer en danse, c'est précisément refuser de disparaître pour redevenir le sujet de sa propre vie.
2- L’axe mémoriel : la danse comme archive
L’histoire officielle souffre d’une grande amnésie : elle a souvent effacé le récit des femmes, de leurs luttes et de leurs expériences intimes. Face à cette omission voulue, le corps féminin s'est constitué comme le gardien d'une mémoire alternative tant la danse n'est pas une simple suite de mouvements éphémères ; elle est une archive vivante, un répertoire de gestes qui traverse le temps et les générations.
Chaque tradition chorégraphique, chaque rythme et chaque posture portent en eux les traces du passé. Les traumatismes collectifs, les interdits subis, les célébrations intimes, mais aussi les victoires et les moments de joie partagés sont littéralement gravés dans la chair et les muscles des danseuses. Transmise de corps à corps, de mère en fille, de communauté en communauté, la danse contourne les canaux officiels de l'écriture. Elle permet à un récit mémorial de survivre. Elle devient un acte de résistance. Le corps ne se contente pas de bouger : il témoigne, il raconte, il réhabilite la présence des femmes dans la grande fresque de l'histoire humaine. La danse est la preuve que ce que la société tente d'effacer par le silence reste vivant par le mouvement.
3- De l'intime à la scène publique : la mutation des espaces de transmission.
Dans les salons privés, la danse fonctionne comme un langage de complicité entre femmes, où se véhiculent les codes communautaires et intergénérationnels. À l'inverse, la scène publique impose une spectacularisation : le geste n'est plus partagé pour soi ou pour le groupe, il est produit pour être vu, souvent par un regard masculin ou étranger. Ce déplacement géographique de l'action de danser du privé vers l'espace ouvert a modifié la nature même de la représentation et donc le sens du mouvement. Cette transition force les femmes à adapter leur répertoire, transformant un rituel de transmission intime en une performance scénique codifiée.
Bien avant l’essor des planches et théâtres modernes comme cabarets, salles de spectacles et films, cet art corporel s'épanouit d'abord dans le raffinement des cours médiévales arabo-musulmanes, et plus particulièrement en Andalousie. Au cœur des palais de Cordoue ou de Grenade, la danse féminine n'était pas un folklore de rue. Mais une discipline savante portée par les Qiyan : une classe sociale des femmes formées pour être des artistes, surtout des danseuses, mais fortement instruites en poésie, musique et philosophie. Sous l'influence de maîtres comme Ziryab, leurs mouvements s'adaptent à la complexité des muwashshahat : ces poèmes chantés typiques d'Al-Andalus, où la danseuse utilise des voiles de soie et des gestes aériens pour donner vie au texte. Cet espace de cour était le premier lieu de professionnalisation où le corps de la femme, loin d'être un simple divertissement, devient le miroir du prestige politique et culturel de l'époque. Léguant un héritage esthétique qui inspirera plus tard les salons du Caire. Elles ont surtout brillé sous les califats des Omeyyades et des Abbassides (notamment à Bagdad), ainsi que dans l'Espagne musulmane (Al-Andalus). On les compare parfois par leur impact social aux geishas japonaises.
Au début du XXᵉ siècle, des artistes égyptiennes et libanaises ont transformé les gestes et les costumes traditionnels des danseuses. Nous avons le cas de Badia Masabni, qui fut pionnière et entrepreneuse d'origine libano-syrienne, en fondant un cabaret au Caire et en imposant une tenue constituée de deux pièces, des voiles. Badia Masabni a joué un rôle central dans la formation de danseuses comme Samia Gamal le « Papillon du cinéma » et proclamée « Danseuse nationale d'Égypte » en 1949 par le roi Farouk. Samia Gamal a révolutionné la chorégraphie orientale en l’ouvrant sur le monde et en la modernisant. Elle avait brisé les codes rigides du style traditionnel en y intégrant des techniques de ballet classique, y apportant fluidité et sensualité.
La chercheuse Merriam Guellouz nomme cela le « self‑orientalisme » : se déformer soi‑même pour correspondre aux attentes de l’autre. Il y avait en Egypte deux catégories de danseuses. Les Alimah ou les femmes savantes. Elles se produisaient devant un public d'élite, souvent cachées derrière des moucharabiehs (grillages en bois) pour préserver leur respectabilité. Puis. Les Ghawazi (singulier Ghaziya) : Danseuses nomades ( d'origine tzigane), elles dansaient à visage découvert dans les rues, les marchés et lors des foires populaires. Ce sont elles qui utilisaient des sagates (petites cymbales de doigts en laiton). En 1834, le vice-roi Mohamed Ali les a bannies du Caire.
▶︎ L'UNESCO et l’importance de la danse
L’UNESCO reconnaît la valeur fondamentale des coutumes féminines intergénérationnelles, qu’elle perçoit comme un puissant moyen d'expression, un vecteur de cohésion sociale et un garant de la continuité culturelle. Mais, un paradoxe institutionnel persiste : à ce jour, aucun État arabe ou musulman n’a inscrit une danse exclusivement féminine sur les listes du patrimoine immatériel. Pourtant plusieurs danses masculines y figurent déjà en bonne place comme Almezmar et Alardah Alnajdiyah (Arabie Saoudite en 2015 et 2016) ou le Tahtib (Égypte en 2016). Ce décalage flagrant ne reflète en rien la réalité du terrain, où les femmes continuent de faire vivre et de transmettre ces savoirs au sein de la sphère privée ou communautaire.
Ce silence des listes de l'UNESCO témoigne simplement d’un manque d’authentification officielle et d’une volonté politique qui peine encore à institutionnaliser les pratiques du corps féminin. À l'inverse, d’autres régions du monde ouvrent la voie à une patrimonialisation plus inclusive en plaçant la mémoire des femmes au cœur de leur identité nationale. C’est le cas de la Corée du Sud, qui a procédé à l'inscription dès 2009 le Ganggangsullae, une danse circulaire liée aux rites saisonniers et portée par une transmission strictement féminine. De la même manière, l’Inde a distingué en 2013 le Mohiniyattam, une danse classique sacrée dont la grâce et les codes esthétiques appartiennent exclusivement aux femmes. Ces exemples prouvent que le corps féminin, lorsqu'il est officiellement reconnu, devient une archive historique universelle et le miroir d'une tradition préservée.





