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La littérature africaine à l’honneur au salon du livre - SIEL 2022



ATTAB Sabah




ATTAB Sabah


Docteure en Littérature française.

Professeure de langue et littérature françaises.


Université Ibn Tofail, Kénitra

Faculté des Langues, Lettres et Arts

Laboratoire : Littérature, Art et Ingénierie pédagogique





Arabophone, anglophone, francophone, la littérature africaine est un condensé du monde !


 

Plan



 
« Grande année pour l'écriture africaine (…) C'est un processus qui va continuer et les gens vont prendre l'écriture africaine un peu plus au sérieux (…) il y a beaucoup d'écriture formidable qui vient de notre part » Se Félicite Damon Galgut, lauréat du Booker prise 2021.

I-  2021, une année faste pour la littérature africaine, les écrivains africains ont raflé tous les prix prestigieux !

 

L’année 2021 est une année faste pour la littérature africaine. Le monde  découvre des noms et des talons hors pairs, à l’image des diamants enfouis, découverts tout à coups pour  révéler une splendeur et une beauté rares. En réalité, en 1986, Le Prix Nobel de littérature a été décerné à l’écrivain, dramaturge et poète Nigérian Wole Soyinka. Une première. En 1988, le prestigieux Prix est octroyé à l’immense romancier Egyptien  Naguib Mahfouz. C’est la première fois que l'Académie suédoise récompense un auteur égyptien et qu'elle distingue un auteur de langue arabe.


En 2021, le Graal, le prix Nobel de littérature voyage au Sud encore  et il fut  décerné à l’écrivain Abderrazek Gornah pour son œuvre littéraire. Ce Tanzanien, écrivant en anglais vit en Angleterre. Il avait écrit plus de dix romans qui restent, cependant peu connus. Cette distinction suprême l’a définitivement inscrit en lettres d’or dans l’histoire littéraire africaine et mondiale.


Le Booker Prize un autre prestigieux prix littéraire octroyé par l’Angleterre est revenu à Damon Galgut, qui était deux fois finaliste en 2003 et 2010. C’est The Promise, son neuvième roman, qui a propulsé cet écrivain anglophone au faîte. Damon Galgut est le troisième écrivain sud-africain récompensé dans l'histoire du Booker Prize.


Dans la littérature francophone, le romancier sénégalais, Mohamed Mbougar Sar, auteur vivant en France est le premier écrivain d’Afrique noire à recevoir le prestigieux prix Goncourt pour son livre : La Plus secrète mémoire des hommes.[1] Interrogé sur son rapport à la langue française, le romancier explique:

C’est ma langue d’écriture naturelle et je suis très à l’aise avec cette idée-là, cela ne m’empêche pas de réfléchir aux autres langues que je pourrais utiliser dans l’avenir pour écrire. J’écrirai un jour en Sérère qui est ma langue maternelle du Sénégal ou en wolof qui est aussi une langue du Sénégal. Pour l’heure, je suis à l’aise avec cette idée d’écrire en français, symboliquement, politiquement. Cela ne m’empêche pas de voir ce que cette langue charrie comme passé, mais je refuse de ma laisser définir par cette histoire-là. On écrit en présence de toutes les langues (…) [2]

Toujours en 2021, Boubacar Boris Diop, l’écrivain sénégalais, francophone, âgé de 75 ans est récompensé lauréat du Neustadt International Prize for Literature. Ce prix littéraire américain référencé comme le prix Nobel américain est ouvert aux écrivains du monde entier afin de consacrer les talents et le mérite littéraire exceptionnel.


Cet alignement des astres offre la meilleure visibilité à une littérature, restée longtemps sous-représentée dans le palmarès des prix littéraires, une littérature peu lue et souffrant d’un déficit en terme de diffusion, de lectorat et d’institutions littéraires :

Comme écrivain africain, de langue française, on sait qu’on arrive d’abord dans une situation de marginalité, et la marginalité est ambiguë, on peut exister dans une marginalité , mais nous avons toujours l’impression qu’on n’arrive pas à entrer dans un espace où  les œuvres que nous produisons seront accueillies sans les biais de la marginalité, sans le label que peut constituer une marginalité et sans la différence qui peut inclure qu’une marginalité peut provoquer dans la réception d’un texte, dans son édition, et dans la manière d’en parler , de la médiatisation d’un texte. Ce sont des questions de sociologie  littéraire, liée à la question du centre de la littérature franco-française a avec la littérature d’expression française, produite par les écrivains africains. Dans cette relation pèse le fantôme d’un imaginaire colonial qui est encore présent et qui a fait de la littérature un espace d’exclusion, c’est la politique appliquée à la littérature. [3]

 

II- Les écrivaines africaines, patrimoine et mémoire

 

Le patrimoine oral jouit d’une aura exceptionnelle dans la culture et la civilisation africaine. Les conteurs et notamment les conteuses forment des relais entre les espaces d’évasion, de l’imagination et celui de l’éducation. Cette littérature orale  constitue pour plusieurs écrivains le sol où a germé la graine de l’amour « d’écouter et de raconter les histoires » comme le révèle le lauréat du Goncourt et auteur de la plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar  Sarr, dans un hommage sincère et ému rendu principalement à des femmes, « autrices » dans l’ombre et qui lui ont passé le flambeau de la passion des mots.

J’ai un rapport privilégié aux femmes parce que .J’ai grandi avec mes frères mais j’ai aussi grandi avec beaucoup d femmes autour de moi qui ont assuré une grande partie de mon éducation et singulièrement de mon éducation littéraire. Les premiers récits qui m’ont été racontés étaient dits par des femmes, ma mère, mes grands-mères, mes tantes, mes cousines et j’ai toujours eu l’impression que c’étaient les femmes qui me racontaient l’histoire, c’est elles qui portaient le récit et c(est par leurs bouche que  j’allais vraiment à la rencontre du monde par le biais de l’imaginaire. J’ai toujours eu cette sensation, ce sentiment que les femmes étaient d’abord poétesses.[4]

► Qui sont alors les héritières des conteuses ?


Citons des noms consacrés qui ont connu un succès littéraire, marquant ainsi  l’histoire littéraire de l’Afrique et de l’Europe. Le Renaudot octroyé à la Ruandaise Scholastique Mukasonga  pour son roman : Notre-Dame du Nil [5] paru en 2012.  Huit ans, plus tard, la Camerounaise, Djaili Amadou Amal, était l’heureuse gagnante du prix Goncourt des lycéens français en 2020 pour son roman : Les impatientes[6]. Une première dans la littérature Africaine après le Goncourt décerné à Leila Slimani en 2016 pour son roman : Chanson douce.[7]


Himamanda Ngozi Adichie, la nigériane  est l’une des voix anglophones qui s’illustre dans l’écriture des autrices africaines. Son ouvrage Americanah[8], 2013 avant de rencontrer un front succès et avant de s’imposer comme l’un des grands noms de la littérature anglophone, l’écrivaine revenait sur ses premiers pas dans l’écriture et les refus qu’elle essuyait :

« J’étais préparée à essuyer l’indifférence : les agents avaient été tellement nombreux à m’expliquer en rejetant le manuscrit que le Nigéria n’intéressait personne. »[9]

En Afrique du nord, au Maroc, les écrivaines opèrent une révolution dans l’univers littéraire d’abord par le nombre de publications et par le succès que remportent leurs œuvres. « Les Plumes de l’Atlas » d’ici et d’ailleurs comme : Ghita El Khayat, Mouna Hachim, Loubna Serraj, Nouzha Guessous, Bahaa trabelsi, Souad Jamai, Intissar haddiya, Fedwa Misk, Leila Slimani, Zineb Mekouar, Leila Bahsein, Yasmine Chami … sont quelques-uns des noms qui écrivent l’histoire littéraire empreinte d’un engagement pour les causes de la femme comme thématique majeure.

 

III- Les genres littéraires comme miroir de la société

 

Dans le cursus universitaire littéraire, tout comme le programme scolaire au secondaire marocain, les écrivains africains sont certes  présents aux côtés des classiques français ou du patrimoine littéraire universel, toutefois, cette littérature gagnerait à plus de présence dans les manuels. Le recueil en prose : Cahier d’un retour au pays natal,[10] du poète Martiniquais Aimé Césaire, l’Aventure ambiguë[11] de l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou kan ou encore L’enfant noir[12] de l’écrivain guinéen Camara Laye comptent parmi les œuvres littéraires classiques les plus connues.


► Quels sont les genres littéraires  qui dominent dans la Littérature africaine ?


La littérature qui n’est que le pouls de la société voit croitre des ouvrages qui disent ses souffrances, ses dérives, ses folies et ses bonheurs. C’est ce qui explique l’engouement pour le polar en Afrique du Sud. Des écrivains, tels  Roger Smith, Mike Nicol, Deon Meyer, Marli Roode, Michèle Rowe décrivent les conflits, les tensions raciales, l’apartheid, les bandes criminelles, les quartiers gangrénés par la vente des stupéfiants et des gangs, les violences sous toutes leurs formes. Le Polar connait un grand succès et le triller a de beaux jours devant lui.


A Dakar, au Sénégal s’est tenu en 2000 le premier festival Polar où Les Enquêtes du commissaire Habib de l’écrivain Malien Moussa Konaté reflètent cette réalité africaine dominée par la culture des traditions et l’ambition de la modernité.


En Afrique du nord, au Maghreb, ce sont d’autres tendances littéraires, liées à d’autres cultures et à d’autres réalités. Le roman est l’avatar du réel. Les écrivains.es marocains.es sont à l’écoute de leur société, reproduisant grâce aux multiples possibilités qu’offre l’écriture un miroir de réalité sociale, politique, historique... la littérature maghrébine francophone et arabophone s’illustrent dans les prestigieux rendez-vous littéraires, le dernier en date est le Booker Prize du roman arabe 2022 octroyé à l’écrivain libyen Mohamed Naasse pour son premier roman : Du pain sur la table de l’oncle Milad ou encore l’écrivaine Loubna Serraj, lauréate du Prix orange pour le livre d’Afrique en 2021 pour son roman : Pour vu qu’il soit de bonne humeur[13].

 

IV- La terre natale demeure une source d’inspiration

 

L’Afrique a des écrivains.es vivant loin du sol, mais « près du cœur ». La diaspora africaine comptant plusieurs écrivains.es qui restent attachés.es au bercail, à ses fantômes et à ses merveilles. En effet, la terre natale des écrivains.es demeurent pour plusieurs leur première source d’inspiration. Le dernier en date est le roman finaliste du Goncourt du premier roman 2022, La poule et son cumin[14] de la Marocaine Zineb Mekouar où l’espace de l’intrigue est situé au Maroc, à Casablanca, tout comme les romans de Fouad El Aroui, Tahar Benjelloun, Abdellah Baida, Mustapha Ami, Leila Slimani, Safia Azzeddine, Rachid Benzine …


Pour le prix Nobel, décerné à Abdurazak Gurnah, le jury a salué l’« analyse pénétrante et sans compromis des effets du colonialisme et du destin des réfugiés écartelés entre cultures et continents » L’écrivain qui vit en Angleterre raconte les tourments liés à l’immigration et à l’exil et voyage à travers la géographie de Zinzibar.


A la réception du prix Goncourt, Mohamed Mbougar Sarr dit avoir une pensée d’abord pour sa famille, restée au Sénégal, ses maitres d’écoles, sa famille et ses amis. Son roman : La Plus Secrète mémoire des hommes est inspiré de l’histoire du premier écrivain africain, le malien Yambo Ouologuem, qualifié du « Rimbaud nègre » à recevoir le prix Renaudot, honneur qui se transforme en drame suite aux accusations de plagiat.


La situation du personnage principal du roman de Mohamed Sarr, La Plus secrète mémoire des hommes,[15] Siga D. écrivaine exilée illustre cette situation de l’écrivain africain de la diaspora tiraillé entre son quotidien et l’appel des racines.

Elégie pour nuit noire  fut le début du malentendu de Siga D. avec sa société. Il persiste. Il s’est creusé. Siga D. n’est jamais revenue chez elle. Je crois qu’elle mourra sans jamais y retourner. Mais toute son œuvre, même si elle a trouvé d’autres scènes, d’autres images, d’autres passions, porte en son cœur celles de son pays. [16]

 

Notes


[1] Mohamed  Mbougar Sar, La plus secrète mémoire des hommes,  Paris, Philippe Rey, 2021.

[2] TV5 MONDE AFP, 24.12.2021, Prix littéraires : le triomphe des écrivains africains.

[3] Mbougar Sar, La couleur des Mots : Mohamed Mbougar Sarr, Prix Goncourt 2021, 18 décembre 2021, Par Nathalie Cordier

[4] Afrique culture, TV5, Prix littéraires : le triomphe des écrivains africains, 07 NOV 2021

[5] Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil, Paris, Gallimard, Collection  Continent  noir 2012.

[6] Djaily amadou Amal, Les impatientes, Paris, Emmanuelle Collas, 2020.

[7] Leila Slimani, Chanson douce, Paris, Gallimard, 2016.

[8] Himamanda Ngozi Adichie, Americanah, Paris, Gallimard, 2015.( Traduit de l’anglais)

[9] France TV. ARTS, Chimamanda Ngozi Adichie, une plume engagée - Culture Prime.

Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=G97f7jGrZ8E, consulté le 25- 5- 2022.

[10]. Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence africaine, 1939.

[11] Cheikh Hamidou kane, L’Aventure ambiguë, Paris, Julliard, 1961

[12] Camara laye, L’enfant noir, Paris, Plon, 1953.

[13] Loubna Serraj, Pour vu qu’il soit de bonne humeur, Casablanca, 2020.

[14] Zineb Mekouar, la Poule et son cumin, Paris, JC. Lattès.

[15] Mohamed Mbougar sar, La Plus secrète mémoire des hommes, Paris, Philippe Rey/Jimsaan, 2021.

[16] Ibid, p.209.

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