Quand la poésie devient un pont de l’ombre à la lumière, de l’exil à la résilience - L’expérience d’une femme
- Katia Saab

- 2 days ago
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Réseau International Des Chaires ICESCO Pensée, Patrimoine, Lettres Et Arts GROUPE DE RECHERCHE SUR " LA PENSÉE ET LA CRÉATIVITÉ DES FEMMES DANS LE MONDE ISLAMIQUE "
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Katia SAAB
Poète
Experte en en gestion d’entreprise
→ Biographie :
Katia Saab est née à Beyrouth et quitte le Liban à 16 ans pour fuir la guerre civile et s’installer au Québec. Cet exil forge en elle une résilience et une force intérieure qui guideront tout son parcours. En 2008, elle obtient un certificat en gestion d’entreprise à HEC Montréal. Elle se distingue par 23 ans d’expérience en gestion des opérations, l’optimisation des processus et la création de cultures organisationnelles authentiques et engageantes. En 2013, elle est reconnue parmi les huit femmes les plus influentes du Québec dans le secteur des services aux entreprises.Depuis sa retraite en 2021, elle se consacre pleinement à sa passion d’enfance : l’écriture.En 2025, elle publie Une âme adoucie par le temps, un recueil poétique sur la guerre, l’enfance, la nature et la résilience. La version anglaise, Where the Soul Took Shelter, paraît à l’automne 2025.Membre de l’UNEQ et de l’Association des auteurs des Laurentides, elle prépare un livre sur les étapes de l’immigration. Sa mission : inspirer, toucher les cœurs et rappeler qu’il n’est jamais trop tard pour réaliser ses rêves.
Originaire du Liban, mon enfance s’est d’abord dessinée dans la douceur, comme un tableau lumineux, avant que la vie ne vienne, trop tôt, en troubler les couleurs. Très jeune, j’ai été emportée dans le tourbillon des épreuves, confrontée à des expériences que l’innocence de l’enfance ne devrait jamais connaître. J’ai perdu mon père à l’âge de neuf ans, sans même comprendre le sens de la mort, puis connu l’éclatement de la guerre dès mes dix ans. Le deuil, la peur, les atrocités, le sifflement des bombes et l’adaptation forcée à ce nouveau mode de vie m’ont façonnée.
Mais par-dessus tout, c’est ma mère qui a marqué mon chemin. Femme forte, ayant surmonté tant d’épreuves, elle portait une force discrète née de la douleur. Malgré sa sévérité, elle savait, parfois, réchauffer par un regard ou une parole. Cette énergie qu’elle m’a transmise m’a permis d’avancer et de foncer.
À mon niveau, j’ai choisi d’oser quitter une relation qui ne me nourrissait plus, de me lancer pleinement dans la vie professionnelle et d’entreprendre le projet qui me tenait le plus à cœur : écrire un livre. Je voulais qu’il devienne une source d’inspiration pour toutes les femmes qui rêvent, mais n’osent pas franchir cette porte, retrouver leurs forces et reconstruire leur confiance. Comme le disait si bien Nelson Mandela : « Tout semble impossible jusqu’à ce que ce soit fait ». Cette citation m’a accompagnée longtemps, me rappelant qu’il est toujours possible d’accueillir ses ambitions et de croire qu’une lumière brille toujours au bout du tunnel.
À l’instar des générations de femmes libanaises, elles ont dû naviguer entre leurs aspirations personnelles et les attentes rigides de la société. La volonté de se distinguer et d’affirmer leur voix s’inscrit dans une continuité qui remonte à des siècles, malgré les stéréotypes et les normes sociales imposés aux femmes. Des figures comme May Ziadeh, écrivaine et intellectuelle, ou Etel Adnan, poétesse et artiste, ont su braver ces contraintes, transformant leur vécu en œuvres littéraires et artistiques qui continuent d’inspirer. Ces femmes ont montré que la liberté et la persévérance peuvent exister même au cœur des défis et des jugements.
Inspirée par ces femmes, je m’avance sur le fil de mon propre destin, comme dans un film qui commence par la fin et remonte aux premiers instants de l’histoire. Mais avant de raconter la suite, revenons au point où tout a basculé. C’est à seize ans, j’ai quitté le Liban, fuyant la guerre et ses ravages. Dans ma valise, à peine quelques vêtements. Dans mon âme, l’essentiel : mes souvenirs, mes joies fragiles, mes amies laissées derrière, mes peines tues, ma culture, mes traditions, ma langue… et une fracture au cœur, béante, née de cette séparation brutale d’avec ma patrie. Une plaie qui saignait sans relâche, invisible mais omniprésente.
À l’égal de toutes les femmes venues d’ailleurs, j’ai dû sentir le souffle familier de “citoyenne libanaise” se mêler au regard d’“immigrante” que le monde posait sur moi. Un mot chargé de déracinement, comme si mes racines cherchaient un sol où enfin respirer. L’exil m’avait arrachée à ma terre, et le choc culturel ne cessait de m’ébranler. J’étais loin, si loin, à des milliers de kilomètres du Liban, de ce berceau niché au Moyen-Orient, et pourtant mon cœur battait toujours à son rythme. Un pincement sourd ne me quittait pas, comme une note de nostalgie suspendue entre deux souffles.
Il suffisait qu’un mot d’arabe résonne à l’école pour que mon âme s’illumine. Et lorsque la voix céleste de Fayrouz, ou les chants de Wael Kfoury et de Walid Toufic emplissaient la maison ou la voiture, tout mon corps se souvenait. Alors, mes hanches se mettaient à danser d’elles-mêmes, mes pieds frôlaient le sol avec la légèreté du dabké, et dans ma main imaginaire s’agitait le foulard de mes ancêtres. Chaque note devenait une racine invisible, chaque mélodie une caresse qui reliait mon exil à ma patrie. Nos mets traditionnels continuaient à orner notre table, comme de petits rituels sacrés qui préservaient le lien avec nos racines. C’est aussi l’histoire de milliers d’immigrantes. Chaque plat avait la saveur d’un souvenir, la chaleur d’un héritage qui se refusait à s’éteindre. Dans ce quotidien d’errance, mon adaptation — ou plutôt ma maturité imposée — avançait à une vitesse fulgurante, comme si la vie m’avait propulsée sur une autoroute sans possibilité de retour en arrière.
Ce n’est que deux décennies plus tard — après un mariage, deux grossesses et une séparation — que je compris, comme l’a si bien chanté Aznavour, « il faut savoir quitter la table lorsque l’amour est desservi » — que ma vie a pris une autre route : celle de l’indépendance. Moi, la femme qui avait si longtemps vécu dans l’ombre d’un autre, je voulais désormais brandir la torche de mon destin et affirmer : Je peux y arriver. Je dois y arriver. C’était la promesse que je m’étais faite. Non pas une question de choix ou de simples objectifs personnels, mais une nécessité viscérale. Un feu ardent me brûlait de l’intérieur et m’ordonnait de reprendre enfin les rênes de ma propre existence. Les « qu’en-dira-t-on » dans lesquels j’avais grandi, ce « aïb » — cette honte sociale brandie comme une arme par la société pour dicter le comportement des femmes, pour protéger une réputation fragile au détriment des cœurs et des rêves —, ainsi que tous les commérages qui jadis m’avaient presque liquéfiée, n’avaient soudain plus d’emprise sur moi.
Je les voyais désormais comme des ombres bavardes, des silhouettes criant dans le vide. Et moi, je choisissais d’avancer avec clarté, de jouer la sourde oreille, de leur tourner le dos. Car je savais enfin qui j’étais. Le reste — ce que les gens pensaient de moi — ne m’appartenait plus. La vie nous confronte à des épreuves, et ce sont ces bas qui nous enseignent le plus. Ils renforcent notre caractère et nourrissent notre ouverture d’esprit, nous rendant capables de percevoir, avec lucidité, le bien et le mal dans les intentions de ceux qui nous entourent.
À l’image de mon chemin, certaines de mes compatriotes remarquables ont su affirmer leur voix malgré l’adversité, chacune à sa manière, transformant leurs expériences en sources d’inspiration pour les générations à venir. Etel Adnan, poétesse, écrivaine et artiste, a traversé les tumultes de son pays natal et les blessures de l’exil, faisant de sa douleur et de ses souvenirs de guerre des œuvres qui éclairent et élèvent. May Ziadeh, écrivaine et intellectuelle, a osé exprimer sa pensée et son indépendance dans un contexte social contraignant, montrant que la perspicacité et le courage peuvent ouvrir des voies nouvelles.
Leur parcours résonne profondément avec le mien : j’ai choisi la voie lumineuse malgré les ombres, d’oser exprimer ma vérité, et de créer à partir de ce qui pourrait me briser. Je me souviens de ce moment où, à 38 ans, je me suis inscrite à l’université à temps partiel, berçant le rêve d’un diplôme que beaucoup auraient jugé impossible à atteindre à mon âge. En 2002, diplômée, j’ai célébré ce triomphe avec mes deux filles à mes côtés, mes étoiles, mes repères, mes fiertés incarnées, témoins vivants de ma persévérance. Comme Etel Adnan et May Ziadeh, j’ai compris que choisir sa voie et affirmer sa voix est un acte de courage, d’émancipation et de rayonnement, qui inspire non seulement soi-même, mais aussi les générations à venir.
La vie, fidèle à sa nature, m’a mis sur le chemin des âmes qui ont cru en moi, en mon authenticité. Grâce à elles, j’ai gravi les échelons d’une carrière qui a occupé près de 23 années de ma vie : gestion du personnel, opérations, ressources humaines, projets… Chaque expérience, chaque défi, était une marche de plus sur l’escalier de ma résilience. Parmi ces marches, certaines étaient glissantes, marquées par des relations toxiques et narcissiques, fantômes du passé que j’ai appris à reconnaître. J’ai brisé ces chaînes, me reconnectant enfin à mon essence. J’ai appris à m’aimer, à me placer au premier plan, à tenir ma propre lumière et à marcher dans ma vérité — une leçon que mon éducation traditionnelle n’avait jamais enseignée, mais que la vie m’a soufflée à force de détermination et d’audace.
En 2020, lorsque la pandémie, mieux connue sous son nom scientifique COVID-19, frappa à la porte de la planète comme un orage venu de mille lieues, elle provoqua des milliers de mises en bière, de déchirements familiaux et de séparations douloureuses. Mais au-delà des pertes et des blessures, elle obligea l’humanité à revoir ses priorités. Elle nous força à vivre dans le moment présent, à nous éloigner de nos familles et de nos proches. Ce silence et cette distance ouvrirent en nous un espace inattendu : celui de la créativité. Que faire de ces heures vides, de ces jours où l’espoir s’amenuisait et où la mort semblait rôder à chaque souffle ? Les minutes s’étiraient en heures tant l’inconnu habitait notre quotidien.
Dans ce temps suspendu, j’ai replongé dans mon état d’âme. Je me suis projetée dans dix ans, dans vingt-cinq ans, réfléchissant à ce que je souhaiterais accomplir encore sur cette terre et, surtout, à ce que je voudrais léguer aux femmes, mais d’abord à mes filles : une mémoire éternelle, un fil d’accompagnement capable de les soutenir lorsque je ne serais plus, si la porte de l’au-delà devait un jour s’ouvrir pour moi.
C’est ainsi qu’est née l’idée de sortir de la pénombre mon recueil de poésie, de l’épousseter et de lui redonner vie. Ce manuscrit, commencé à l’âge de douze ans, inspiré par les romans de l’écrivaine britannique Barbara Cartland et les fables de La Fontaine qui avaient imprégné mon enfance, avait longtemps dormi au fond d’un tiroir, depuis mon arrivée au Québec. J’ai dû revisiter les poèmes écrits dans ma jeunesse, leur insuffler l’éclat et la maturité de mon écriture adulte. Certains ne me parlaient plus ; d’autres se sont vus enrichis de nouveautés, étoffant le répertoire initial. Le désir que je chérissais depuis mon plus jeune âge — ce vœu que je m’étais juré de réaliser — était de publier un livre avant de signer mon chant du cygne. C’est ainsi que cette biographie poétique a donné naissance à Une âme adoucie par le temps, publié en France et au Canada le 22 janvier 2025.
Ce recueil trace un chemin entre le Liban de mes racines et le Québec de mon présent. Il est le passage fragile mais tenace entre l’ombre et la lumière, entre le poids du passé et l’élan vers l’avenir, entre la résignation qui enferme et la résilience qui libère. C’est une quête d’espérance, une danse entre deux rives, un chant de vie. Mais par-dessus tout, il célèbre mon lien éternel avec la terre où je suis née, une terre qui restera tatouée sur mon cœur, mon âme et dans mon esprit. Comme en témoignent ces vers de mon recueil Une âme adoucie par le temps, où la mémoire du Liban et l’élan vers le Québec se répondent :
« Un jour, la paix reviendra, Le pays entier renaîtra. À cet endroit où j’ai grandi, je retournerai, Où j’ai vécu une enfance mouvementée. » « Ô Canada, je te dois ma survie, Toi qui nous as sauvées des abris. Avec ma famille, tu m’as réunie, J’en étais séparée depuis des nuits. »
Une âme adoucie par le temps s’adresse à ces femmes qui portent des histoires semblables à la mienne et qui hésitent encore à agir, à oser faire résonner leur propre voix. Il s’adresse aussi aux peuples pacifiques, qui n’ont jamais vécu le sens figuré de la guerre ni les tourments de l’immigration, et qui peinent à en saisir les répercussions sur l’être humain. À travers ces écrits, j’aspire à éveiller leur curiosité, solliciter leur ouverture d’esprit, leur offrir une fenêtre sur la réalité des immigrants qui arrivent poussés par les événements, non par un choix délibéré. Mon intention n’est pas de chercher leur empathie, mais de montrer que la violence n’existe pas seulement sur nos écrans : elle s’invite dans le quotidien de nombreux pays, et s’inscrit dans l’intériorité et la psyché, formant parfois une cicatrice invisible mais indélébile. Ces émotions, je les ai mises en mots dans mon recueil Une âme adoucie par le temps, où se mêlent douleur, perte, où la guerre et l’exil se traduisent en blessures silencieuses :
« La justice s’efface, insignifiante, La guerre règne, si imposante. On ignore la durée de ce calvaire, Dans ce temps suspendu, involontaire. » « Toi, mon enfance que j’ai manquée, Pour toi, je viens de craquer. Le bruit d’un frémissement me secoue, À la réalité je reviens un peu fou. »
À toutes les femmes, je souhaite dire : tenez-vous debout, n’ayez pas peur des ombres noires, et soyez solidaires, car l’union fait la force. Soyez fières de vous-mêmes, de vos accomplissements, et n’acceptez jamais qu’on vous écrase, que ce soit psychologiquement ou dans votre intégrité. Vous êtes des êtres libres, les enfants de la vie, comme dirait Khalil Gibran, et vous n’appartenez à personne, sinon à cette vie qui vous est offerte. Si j’ai pu transformer mes épreuves en force, je crois que chaque femme porte en elle cette même capacité de renaissance. Ne niez jamais vos origines, même si la vie vous projette ailleurs dans ce monde, car celui qui renie ses racines ne s’enracine jamais vraiment. Comme le dit l’expression arabe : من نَكَرَ أصلهُ لا أصلَ لهُ (Man nakara aslahou la aslan lahou).
Ce livre n’est pas seulement le récit de ma vie, il est aussi un miroir où d’autres femmes pourront reconnaître leurs propres luttes et leurs propres victoires. La littérature a ce pouvoir unique : guérir les cœurs blessés, éclairer les âmes et ouvrir des portes que l’on croyait fermées à jamais. À travers les mots, les émotions se transmettent, les expériences se partagent, et chacun peut y puiser la force de se relever, de se réinventer et de marcher vers sa propre lumière.
Je salue vivement l’initiative de l’ICESCO qui à travers la direction du département de la culture et de la communication m’a permis de coucher sur le papier ce petit bout de mon histoire. J’espère qu’il saura ensemencer les êtres et faire éclore les consciences vers leur propre élan.
« Prenez la plume de votre vie. Réfléchissez, ressentez, créez. »







