top of page
  • Instagram
  • Facebook
  • Youtube
  • ICESCO

Créativité féminine et innovation sociale dans la construction de la paix : perspectives écologiques, narratives et culturelles


Djeinaba Abdoulwahab Touré






Aimée-Danielle Lezou Koffi


Docteure de l’Université de Nantes et spécialiste en analyse du discours.

Enseignante-chercheure à l’Université Félix Houphouët-Boigny





→ Biographie :

La Professeure Aimée-Danielle Lezou Koffi est docteure de l’Université de Nantes et spécialiste en analyse du discours. Enseignante-chercheure à l’Université Félix Houphouët-Boigny depuis 2002, elle est inscrite depuis 2019 sur la liste d’aptitude aux fonctions de professeure titulaire du CAMES. Elle coordonne depuis 2021 le Programme Thématique de Recherche « Langues, Sociétés, Cultures et Civilisations » (PTR-LSCC) du CAMES et est cofondatrice, ainsi que présidente honoraire, du Réseau africain d’analyse du discours.

Au sein de son université, elle occupe des fonctions stratégiques, notamment en tant que présidente du comité d’éthique et déontologie et vice-doyenne chargée de la pédagogie. Elle est également professeure invitée à l’Université Sorbonne Paris Nord et chercheure associée à l’Université Bordeaux Montaigne.

Engagée dans de nombreux projets de recherche d’envergure internationale, notamment avec l’UNESCO, l’Agence Française de Développement et l’Organisation Internationale de la Francophonie, elle contribue activement aux réflexions sur les pratiques informationnelles, les dynamiques linguistiques et les enjeux de gouvernance, notamment en matière d’égalité femmes-hommes.

Ses travaux et son engagement ont été salués par plusieurs distinctions, dont le Prix MackySall pour la recherche en Afrique, le Prix national d’excellence du meilleur enseignant-chercheur de Côte d’Ivoire (2024) et son élévation au rang de Chevalière dans l’ordre du Mérite de l’Éducation nationale.


Bibliographie

Notes


Plan


Résumé

Français

Avec les crises de plus en plus nombreuses, les acteurs sociaux travaillent en synergie pour pacifier leur environnement. Cette étude, dans une perspective féministe/féminine questionne la contribution des femmes aux processus de médiation et de résolution des conflits. Cette participation a d’ailleurs été progressivement reconnue et traduite par l’adoption, en 2000, de la Résolution 1325 de l’Agenda Femmes, Paix et Sécurité (FPS) du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui souligne l’importance de la participation des femmes à la prévention et à la résolution des conflits ainsi qu’aux processus de reconstruction post-conflit. Au-delà des mécanismes traditionnels de recherche de la paix où elles pourraient être intégrées, des femmes à travers des initiatives scientifiques et artistiques, déconstruisent les cadres conflictogènes. A partir du concept de creative peacebuilding, l’étude analyse les actions de trois figures féminines ; Wangari Maathai, Chimamanda Ngozi Adichie et Miriam Makeba ; dont les différentes trajectoires démontrent que la créativité féminine peut ouvrir des voies nouvelles dans la construction de la paix.

 

Mots clés : Construction de la paix-femmes-créativité féminine-narration-écologie-musique

English

With crises becoming increasingly frequent, social actors are working together to pacify their environment. This study, from a feminist perspective, examines women's contribution to mediation and conflict resolution processes. This participation has been progressively recognized and formalized by the adoption, in 2000, of Resolution 1325 of the UN Security Council's Women, Peace and Security (WPS) agenda, which emphasizes the importance of women's participation in conflict prevention and resolution, as well as in post-conflict reconstruction processes. Beyond traditional peacebuilding mechanisms into which they could be integrated, women, through scientific and artistic initiatives, are deconstructing conflict-generating frameworks. Using the concept of creative peacebuilding, the study analyzes the actions of three women—Wangari Maathai, Chimamanda Ngozi Adichie, and Miriam Makeba—whose diverse trajectories demonstrate that women's creativity can open new paths in peacebuilding.

 

Keywords : Peacebuilding, women, female creativity, storytelling, ecology, music



Introduction


Souvent définie comme l’absence de guerre, de violence directe ou comme un état de tranquillité, prisme que discutent Dubernet et Etos-Attali (2019), la paix est aujourd’hui envisagée de façon holistique. A cet effet, la notion de « culture de la paix » est promue par l’UNESCO et adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en sa 53ème session d’Octobre 1999 comme :

La culture de la paix peut être définie comme l’ensemble des valeurs, des attitudes, des traditions, des comportements et des modes de vie le respect de la vie, le rejet de la violence, la pratique et la promotion de la non-violence, le respect des principes de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique des États et de la non-intervention… conformément à la Charte des Nations Unies et au droit international ; le respect des droits de l’Homme et des libertés fondamentales et leur promotion ; l’engagement de régler pacifiquement les conflits ; l’effort de répondre aux besoins des générations actuelles et futures en ce qui concerne le développement et l’environnement ; le respect et la promotion du droit au développement ; le respect et la promotion de la parité hommes/femmes ; le respect et la promotion des droits de chacun à la liberté d’expression, d’opinion et d’information ; l’adhésion aux principes de liberté, justice, démocratie, tolérance, solidarité, coopération, pluralisme, diversité culturelle, dialogue et compréhension (dans la société et entre les nations) ; encouragés par un environnement nationale et international favorisant la paix. (Article Premier)[1]


Dans ce cadre, la construction de la paix relève un processus multidimensionnel. Il implique l’ensemble des acteurs sociaux et s’intéresse à différentes facettes de la vie collective et des interactions sociales. Cette étude aborde la question dans une perspective féministe/féminine et questionne la contribution des femmes aux processus de médiation et de résolution des conflits. Cette participation a d’ailleurs été progressivement reconnue et traduite par l’adoption, en 2000, de la Résolution 1325 de l’Agenda Femmes, Paix et Sécurité (FPS) du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui souligne l’importance de la participation des femmes à la prévention et à la résolution des conflits ainsi qu’aux processus de reconstruction post-conflit. Ainsi, ONU Femmes, par exemple, indique que l’intégration des femmes aux négociations et aux mécanismes de médiation contribue à rendre les processus de paix plus inclusifs et plus durables[2]. Parallèlement aux cadres internationaux, de nombreuses femmes développent des initiatives pour transformer durablement leur environnement, agir sur les causes profondes des tensions sociales et pacifier les liens entre les membres de la communauté.


Nous postulons que ce faisant, ces initiatives s’inscrivent dans un cadre théorique, fondé sur la notion de peacebuilding qui renvoie à l’ensemble des actions visant à transformer positivement les structures et les relations qui alimentent les conflits. John Paul Lederach souligne à cet égard que la construction de la paix nécessite une « imagination morale » (2005) c’est-à-dire la capacité d’imaginer de nouvelles formes de relations entre des groupes autrefois opposés. La recherche de la paix devient alors un acte créatif. En Afrique subsaharienne, plusieurs figures féminines africaines illustre particulièrement cette puissance d’agir (Nussbaum 2013) dans les pratiques de construction de la paix. Spécifiquement, nous nous intéressons à trois d’entre elles à savoir Wangari Maathai, Chimamanda Ngozi Adichie et Miriam Makeba dont les différentes trajectoires démontrent que la créativité féminine peut ouvrir des voies nouvelles dans la construction de la paix. A partir du concept de peacebuilding, la présentation de ces trois perspectives organisées démontrera que la créativité féminine peut constituer un vecteur d’innovation majeur dans les pratiques contemporaines de construction de la paix .


I. Créativité féminine et creative peacebuilding : vers une approche transformatrice de la construction de la paix


Peacebuildind signifie construction ou consolidation de la paix en Français . Ce concept s’est progressivement imposé dans les études sur la paix pour désigner l’ensemble des actions visant à transformer les causes profondes des conflits et à établir des conditions durables de coexistence pacifique. Pour Boutros Boutros-Ghali, ex Secrétaire général des Nations Unies :

cela désigne toute action menée en vue de définir et d’étayer les structures propres à raffermir la paix afin d’éviter une reprise des hostilités ou le commencement d’un conflit violent en traitant les causes premières identifiées ou supposées et en créant une attente sociétale de résolution pacifique des conflits afin d’aboutir à une paix durable et de stabiliser la société politiquement et économiquement. Ces initiatives se doivent d’être mutuellement orientées, impulsées par la population autant que les gouvernants.[3]


Dans la recherche académique, le spécialiste de la résolution des conflitsJohn Paul Lederach insiste sur la dimension relationnelle et créative de ces processus. Selon lui, construire la paix implique de transformer les relations sociales, les perceptions et les structures qui alimentent les tensions. Comme il l’écrit dans The Moral Imagination :

The kind of imagination to which Irefer is mobilized when four disciplines and capacities are held together and practiced by those who find their way to rise above violence. Stated simply, the moral imagination requires the capacity to imagine ourselves in a web of relationships that includes our enemies; the ability to sustain a paradoxical curiosity that embraces complexity without reliance on dualistic polarity; the fundamental belief in and pursuit of the creative act; and the acceptance of the inherent risk of stepping into the mystery of the unknown that lies beyond the far too familiar landscape of violence.[4] (Lederach 2005, p.5)


Ainsi, la construction de la paix ne se limite pas à des accords politiques : elle suppose une transformation profonde des sociétés basée sur une posture interculturelle plutôt de dualiste.  En cela, les pratiques artistiques, culturelles et communautaires pourraient être d’un apport non négligeable. Cette approche désignée sous le terme de creative peacebuilding repose sur l’idée que la créativité sous différentes formes peut contribuer à reconsidérer les interactions sociales et rapprocher les communautés. Elle permet de projeter et d’imaginer une société fondée sur des relations nouvelles. Dans ce contexte, les initiatives portées par des femmes occupent une place de choix. Dans une video Youtube de Global Africa Télésud intitulée « Comment les femmes construisent-elles la paix »[5] , le rôle des femmes commence par l’éducation des enfants déjà au sein de la cellule familiale. Elles transmettent les valeurs mais également les interdits et les tabous. Elles promeuvent les normes culturelles. En somme, les femmes sont les garantes de la mémoire collective. Dans cette veine, en cas de conflits ou de crises, elles savent ramener les belligérants à l’essentiel et développent souvent des approches de la paix qui privilégient la médiation communautaire, la reconstruction des liens sociaux, la transformation des imaginaires. Cette dimension est reconnue au niveau international par la résolution 1325 du United Nations Security Council, qui souligne l’importance de la participation des femmes dans les processus de paix. Cependant, au-delà de cette contribution institutionnelle, les femmes participent à réinventer les pratiques de peacebuilding en mobilisant des formes de créativité sociale et culturelle.


Les trois trajectoires présentées ci-dessous illustrent cette conception de la paix qui dépasse les approches strictement politiques ou institutionnelles. L’écologie, la narration et la musique apparaissent ainsi comme des voies complémentaires de transformation sociale, où la créativité féminine devient un vecteur d’innovation dans les stratégies contemporaines de construction de la paix.


2. Trois trajectoires distinctes et un engagement commun pour la paix

2.1 WANGARI MAATHAI : l’écologie comme stratégie de construction de la paix


« Nous sommes aujourd'hui confrontés à un défi qui appelle un changement de mentalité, afin que l'humanité cesse de menacer son système de survie. Nous sommes appelés à aider la terre à guérir ses blessures et, ce faisant, à guérir les nôtres - en fait, à embrasser l'ensemble de la création dans toute sa diversité, sa beauté et son émerveillement. Reconnaître que le développement durable, la démocratie et la paix sont indivisibles est une idée dont l'heure est venue. »[6]

Wangari Maathai (1940-2011) est une biologiste et militante écologiste kényane, reconnue internationalement pour son engagement en faveur de l’environnement, des droits des femmes et de la démocratie. Elle fonde en 1977 le Green Belt Movement, une initiative communautaire qui mobilise les femmes rurales pour planter des arbres afin de lutter contre la déforestation, restaurer les sols et améliorer les conditions de vie locales. Son action lui a valu de recevoir le prix Nobel de la paix en 2004 devenant la première femme africaine à être ainsi honorée.


Dans son autobiographie Unbowed (2006)[7] elle affirme que « la paix sur Terre dépend de notre capacité à sécuriser notre environnement et nos ressources. »[8] et cette conviction constitue le fondement de son action. Un premier argument consiste à montrer que la dégradation environnementale peut être une source de conflits. L’on sait que les perturbations climatiques et le développement des centres urbains provoquent des tensions autour de l’appropriation et de la distribution des ressources naturelles. Les accès à l’eau ainsi qu’à la terre demeurent problématiques et  peuvent aggraver les conflits existants ou fragiliser la stabilité sociale. Ainsi, en décidant de protéger l’environnement , Wangari Maathaï anticipe et prévient des causes profondes des violences et des conflits.


Dans cette veine, le Green Belt Movement constitue une innovation majeure car les plantations des arbres permettent de reconstruire à la fois l’environnement et les communautés : « Grâce aux subsides issus du travail de reforestation mais surtout parce que l’eau est revenue et que les périodes de forte chaleur sont « amorties » par le couvert forestier.[9] A travers l’exemple de Wangaari Mathaï, les femmes deviennent actrices du développement local et l’écologie, une stratégie de transformation sociale et de stabilisation communautaire.


2.2 La narration comme stratégie de transformation des imaginaires et de construction de la paix : l’apport de CHIMAMANDA NGOZI ADICHIE


Chimamanda Ngozi Adichie est une romancière et essayiste nigériane née en 1977, reconnue comme l’une des voix majeures de la littérature africaine contemporaine. À travers ses romans, ses essais et ses conférences, elle explore les questions d’identité, de mémoire historique, de pouvoir des récits et de relations interculturelles. En juillet 2009, elle participe à un TEDx[10] . Son discours est intitulé «The danger of single story ». Elle met en garde contre ce qu’elle appelle le danger d’une histoire unique, affirmant que :

« Les histoires comptent. Nombre d'histoires comptent. Elles ont servi à déposséder et à diffamer, mais elles peuvent aussi servir à émanciper et à humaniser. Les histoires peuvent bafouer la dignité d'un peuple, mais elles peuvent aussi la restaurer. (…) Se limiter à un seul récit a pour conséquence de déshonorer les individus, de rendre difficile la reconnaissance de notre humanité commune et de mettre l'accent sur nos différences plutôt que sur nos similitudes. »[11]

Cette réflexion souligne le rôle central des récits dans la construction des perceptions sociales et politiques. Les conflits ne sont pas uniquement le résultat de rivalités politiques ou économiques ; ils sont aussi alimentés par des représentations collectives et des récits historiques. Les sciences sociales ont montré que les identités collectives et les antagonismes peuvent se construire à travers des narrations qui simplifient les réalités historiques, opposent des groupes sociaux, renforcent les stéréotypes. Dans ce contexte, la littérature peut jouer un rôle essentiel en permettant de complexifier ces récits et de redonner une dimension humaine aux événements historiques.


Les thèmes que l’autrice aborde à savoir le danger d’un récit unique, le féminisme comme facteur de stabilité et d’équilibre, la dénonciation des abus ainsi que la narration de parcours singuliers en situation de conflit participent de la construction de la paix. En effet, les récits reviennent sur des expériences singulières, dévoilent la complexité de certaines situations et donnent aux lecteurs, la possibilité de relativiser les faits et déconstruire les stéréotypes. La multiplicité des points de vue.


Ses œuvres Nous sommes tous des féministes  (2023) et L’autre moitié du soleil (2017) déconstruisent des thématiques dont les enjeux sont déterminants pour la cohésion sociale. La première défend l’idée qu’une société inclusive et équitable est tributaire de l’égalité des sexes. Il est ainsi impérieux de se défaire des carcans patriarcaux pour laisser les femmes exprimer leur plein potentiel. Le second ouvrage revient sur les violences de la guerre du Biafra. Dans une dimension historique ou contemporaine, les récits transforment les imaginaires collectifs par la proposition d’autres alternatives au discours dominant. Et, la pluralité des versions participe de  la diversification des formes de coexistence et la modification des perceptions.


L’exemple de Chimamanda Ngozi Adichie met en lumière le rôle fondamental que peut jouer la narration dans la transformation des conflits. En redonnant une voix aux expériences humaines et en déconstruisant les récits simplificateurs, la littérature contribue à créer les conditions d’une compréhension mutuelle et d’une coexistence pacifique. Ainsi, après avoir montré que l’écologie peut constituer une stratégie de construction de la paix à travers l’action de Wangari Maathai, il apparaît que la narration peut également devenir un outil puissant de transformation des imaginaires et de réconciliation sociale. John Paul Lederach, souligne que la transformation des conflits implique une reconfiguration des relations et des imaginaires sociaux :« The moral imagination requires the capacity to imagine ourselves in a web of relationships that includes our enemies » (2005, p.5). Dans cette perspective, la narration peut être considérée comme une pratique qui permet de repenser les relations sociales et d’imaginer des formes nouvelles de coexistence.

 

2.3 La musique comme stratégie de résistance culturelle et de mobilisation pour la justice : l’engagement de MIRIAM MAKEBA


Miriam Makeba (1932-2008), souvent surnommée Mama Africa, est une chanteuse et militante sud-africaine dont la carrière artistique fut profondément liée à la lutte contre le régime d’apartheid. À travers sa musique et son engagement public, elle a contribué à faire connaître à l’échelle internationale les injustices et les violences institutionnelles qui caractérisaient le système de ségrégation raciale en Afrique du Sud.


En prenant conscience des possibilités de dénoncer l’Apartheid par ses textes mais également pas son statut d’artiste, Miriam Makeba engage des plaidoyers devant des instances internationales, dévoilant les violations de droits humains à l’œuvre dans son pays :

« Elle passe des messages dans ses concerts, elle passe des messages dans ses émissions où elle se fait interviewer, affirme Marie-Thérèse Abogo. Son rêve à elle, c’est de faire la promotion de la lutte antiapartheid, de la fin de la ségrégation raciale en Afrique du Sud. »[12]

 Grâce à son rayonnement international, sa musique est devenue une arme contre les inégalités, les injustices et les représentations dévalorisantes imposées par le système d’apartheid. Elle a contribué à renforcer la solidarité entre les populations opprimées.  Elle connaîtra l’exil et des représailles (la perte de son passeport sud-africain) du fait de son engagement.


Il faut également noter que les chansons de Miriam Makeba, interprétées dans différentes langues africaines, contribuent à affirmer la richesse culturelle du continent . Dans ce contexte, l’expression musicale devient une forme de résistance pacifique capable de renforcer l’identité et la cohésion des communautés. En tout état de cause, l’artiste aura réussi à amplifier les fonctions de la musique et en faire :

  • Un instrument de sensibilisation et de mobilisation internationale.

  • Un outil de reconstruction symbolique des sociétés marquées par l’injustice et la violence.

  • Un levier de diplomatie culturelle


La musique de Miriam Makeba participe à la restauration d’une fierté culturelle et à la construction d’un imaginaire collectif capable de soutenir les aspirations à la justice et à l’égalité. L’étude de son engagement artistique met en lumière le rôle essentiel que peuvent jouer les pratiques culturelles dans les dynamiques contemporaines de construction de la paix.


3. Interroger les pratiques culturelles féminines pour gagner la paix


Nous entendons par pratiques culturelles féminines non pas celles qui sont exclusivement dédiées à ces dernières mais plutôt qui sont pratiquées par elles. Ainsi, l’écologie, la narration et la musique voient leur fonction amplifiée eu égard aux contextes spécifiques de leur déploiement c’est-à-dire dans des espaces  en proie à des crises de natures diverses. Une diplomatie informelle prend alors forme et vient renforcer les approches traditionnelles de la paix, souvent centrées sur les institutions politiques et les négociations diplomatiques. Mieux, elle anticipe les conflits en proposant de réviser les cadres. En réalité, ces nouveaux acteurs de la recherche de la paix sont des réponses à la complexité de crises multiformes. Elles sont de diverses nature (crises politiques, environnementales, sanitaires, géopolitiques, économiques…), leurs conséquences inscrites dans la durée obligent les populations à s’engager dans la recherche de solutions pour gérer le quotidien. La paix surgit ainsi d’innovations sociales. En cultivant la terre, en racontant des histoires et en faisant résonner la musique, ces femmes démontrent que la paix peut se construire dans les gestes du quotidien, dans les imaginaires partagés et dans les expressions culturelles qui façonnent la vie des sociétés. Il faudrait retenir que :

Le pouvoir de l'art réside dans sa capacité à véhiculer des sentiments et des messages complexes de manière simple et éloquente. En clarifiant des identités, des visions du monde et des expériences, l'art favorise la compréhension mutuelle et l'empathie ; il peut contribuer à atténuer les conflits et à reconstruire le tissu social.[13]


En définitive, l’implication des femmes fait de la recherche de la paix, une culture du vivre ensemble avec des solutions concrètes adaptées aux contextes spécifiques prenant en charge les besoins spécifiques, individuels et collectifs.


Conclusion


La contribution principale de ce travail réside donc dans la mise en évidence d’une articulation entre créativité féminine et innovation dans les stratégies de construction de la paix. La réflexion s’inscrit dans une compréhension élargie de la paix, envisagée non pas uniquement comme l’absence de guerre, mais comme un processus complexe de transformation des relations sociales, des imaginaires et des conditions de vie. Les modèles présentés ont montré que la paix étant l’affaire de tous, les acteurs, les pratiques et les stratégies se diversifient. Ici, la créativité féminine apparaît féconde dans l’élaboration de stratégies innovantes, notamment écologiques, narratives ou musicales , puissants leviers de transformation sociale.


Les trois trajectoires  de Wangari Maathai, Chimamanda Ngozi Adichie et Miriam Makeba mettent ainsi en évidence des formes complémentaires de la creative peacebuilding, concept qui souligne le rôle des pratiques créatives dans la transformation des conflits et la reconstruction des relations sociales et démontre que la paix durable exige une « imagination morale » (2005) capable de concevoir de nouvelles formes de relations entre les individus et les communautés. Dans cette perspective, la créativité apparaît comme une ressource essentielle pour imaginer des voies alternatives de transformation sociale.


Bibliographie


Dubernet, C. et Enos-Attali, S. (2019). La paix comme absence de guerre : les limites d’un prisme. Questions internationales, 99-100(4), 120-125. https://doi.org/10.3917/quin.099.0120.

Galtung, J. (1996). Peace by Peaceful Means: Peace and Conflict, Development and Civilization. London: Sage.

Lederach John Paul (2005), The Moral Imagination: The Art and Soul of Building Peace, Oxford University Press

Ngozi Adichie Chimamanda (2017) L’autre moitié du soleil, Paris, Gallimard

Ngozi Adichie Chimamanda (2023) Nous sommes tous des féministes, Paris, Gallimard

Nussbaum Martha (2013) Capabilités. Comment créer les conditions d’un monde plus juste ? Paris, Nouveaux Horizons.

ONU Femmes (2019), Document de travail préparé pour le séminaire de haut niveau sur le renforcement de la participation des femmes aux processus de paix : quels rôles et responsabilités pour les États,

United Nations Digital Library System, https://digitallibrary.un.org › A_RES_53_243-FR

Wangari Maathai (2011) Maathai, Wangari (2007), Celle qui plante les arbres. Autobiographie, traduite de l'anglais par Isabelle Taudière. Paris : Éditions Héloïse d'Ormesson


▶︎ Webographie



Notes


[1] Assemblée générale, United Nations Digital Library System, https://digitallibrary.un.org › A_RES_53_243-FR

[2] ONU Femmes (2019), Document de travail préparé pour le séminaire de haut niveau sur le renforcement de la participation des femmes aux processus de paix : quels rôles et responsabilités pour les États, https://www.unwomen.org/sites/default/files/Headquarters/Attachments/Sections/Library/Publications/2021/Increasing-womens-participation-in-mediation-processes-fr.pdf

[4] Le type d'imagination auquel je fais référence se mobilise lorsque quatre disciplines et capacités sont réunies et mises en pratique par ceux qui parviennent à s'élever au-dessus de la violence. En termes simples, l' imagination morale requiert la capacité de nous imaginer au sein d'un réseau de relations incluant nos ennemis ; l'aptitude à cultiver une curiosité paradoxale qui embrasse la complexité sans recourir à une polarité dualiste ; la croyance fondamentale dans l'acte créatif et sa recherche ; et l'acceptation du risque inhérent à s'aventurer dans le mystère de l'inconnu qui se trouve au-delà du paysage hélas trop familier de la violence. (Traduit par Deepl)

[7] Maathai, Wangari (2007), Celle qui plante les arbres. Autobiographie, traduite de l'anglais par Isabelle Taudière. Paris : Éditions Héloïse d'Ormesson

Next Event

RSVP Closed
0 DAYS TO THE EVENT
May 27, 2025, 3:00 PM GMT
Palais Ksar Said - Le Bardo
bottom of page