« Quand la voie droite est perdue »

Éliane Chiron


L’artiste est quelqu’un qui un jour s’en va, sort du cercle, dit non au chemin tout tracé, ne revient pas. Je pense à Marguerite Duras, partie sans retour pour transfigurer la nostalgie de l’Indochine en écriture, à Louise Bourgeois qui dit avoir choisi l’art plutôt que la vie et transformé en sculptures l’atmosphère intolérable de la maison d’enfance. Dans le film Les Vitelloni de Fellini, comme dans le roman Vipère au poing d’Hervé Bazin, un seul dans le groupe sort du cercle : dans un cas le futur cinéaste quitte le désœuvrement de la vie provinciale ; dans l’autre le futur écrivain quitte la violence du cercle familial. M. Duras écrit : « je me suis arrachée. » René Char a cette formule, qui sied à tous les arts : « En poésie, on n'habite que le lieu que l'on quitte, on ne crée que l'œuvre dont on se détache, on n'obtient la durée qu'en détruisant le temps[1]. » Qu’est-ce que cela signifie ? Que l’artiste part de ce point-là. De cette rupture. Les œuvres ne sont pas dans le présent où nous sommes, pas dans l’espace où nous vivons. Hors du cercle familier des habitudes et des traditions, elles tracent un chemin qui leur doit sa substance et n’existait pas avant elles. C’est ainsi que le philosophe Walter Benjamin peut dire qu’il faut enfouir le passé « dans la plus profonde couche de rêve » afin qu’il y soit oublié et retrouvé comme lors d’une fouille archéologique.


L’œuvre est à la fois dans le temps où elle s’élabore et à chaque seconde dans l’unique instant du départ. Edmond Jabès dirait qu’il faut « revenir à son point de départ qui se veut le point de tous les départs. » Sauf qu’il faut entendre le départ non comme le point du temps où l’on se met en route, mais juste le point avant, point de rupture hors du temps, celui où l’on est en train de laisser tout derrière soi. Cependant, en cet instant, semblable à « l’Ange de l’Histoire » de Walter Benjamin, l’artiste, d’un geste invisible, réussit à sauver du passé quelques fragments, que souvent il ignore, ou dont longtemps, parfois, il ne sait quoi faire. C’est son matériau, dont il pave sa route, car la route signifie la rupture. Elle se rompt en surgissant, ne surgit que brisée. Dans les arts visuels, le regard sur l’œuvre retrouve alors sa belle étymologie qui a le sens de « sauvegarder », « prendre soin ». C’est cela, et cela seul, qui est donné à voir. Toute œuvre d’arts visuels, aujourd’hui, est un assemblage et un montage de ces fragments sauvés. La folie de l’artiste est que cela « fasse corps » à chaque regard. Et à chaque fois « être à la route » (Merleau-Ponty). S’approcher inlassablement du point de départ, répète Maurice Blanchot. C’est pourquoi ce qui dans l’œuvre apparaît (et ne doit apparaître comme rien de connu) n’est pas la représentation du passé. Loin d’être son reniement, c’est la seule façon qu’a l’autrefois d’être sauvé. De durer.


L’artiste prend à rebours le temps. Marcel Proust inverse le jour et la nuit, Sophie Calle retourne la vie intime en art public, retourne en processus artistique les règles sociales (le mariage impossible, la séparation des sexes). Le Marcheur de Giacometti[1] est fait du matériau que sa marche fait naître. Il retrouve le sens premier de la marche : non pas avancer mais fouler aux pieds le raisin, nourrir le corps de ce sang, et c’est l’ivresse qui le fait s’en aller. Le Marcheur enjambe le temps, son allure saisit ce que T.S. Eliot nomme « le moment présent du passé[2].» Cet infime enjambement est l’équivalent de l’Enfer que Dante doit traverser, où l’on sait seulement qu’il pénètre « quand la voie droite est perdue » et l’on ne sait pas mieux comment il en sort, soudain il est sorti. L’artiste ne prend pas la décision de « partir. » Comme un enfant peut « partir » en rêve, l’idée du départ n’est pas « conçue. » Elle « émerge » (comme on dit aujourd’hui dans les sciences cognitives) d’une situation dont elle n’est pas la conséquence. Là est sans doute la liberté de l’artiste, son « indifférence » qui se croise indifféremment avec d’autres routes. De quelle façon ? L’œuvre incorpore au chemin vers elle-même les fragments des cultures et des temps qu’elle entraîne avec elle. Ces fragments ne s’additionnent pas, mais s’entrecroisent et s’hybrident, faisant émerger du chaos – de l’indifférencié – des assemblages inconnus.


Aujourd’hui, cette part du chaos est dans l’art plus visible qu’autrefois et cela déroute le regard. Pourtant ce n’est pas à propos d’art contemporain, mais d’un roman de Gœthe, que Walter Benjamin écrit : « N'achève l'œuvre que d'abord ce qui la brise, pour faire d'elle une œuvre morcelée, un fragment du vrai monde, le débris d'un symbole[3]. » Et Baudelaire, constatant qu’une ligne est faite d’une multitude d’autres lignes, d’ajouter : « Sinon, qu’est-ce que chacun ferait de son pauvre moi, de sa ligne brisée ? »

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1. René Char, Recherche de la base et du sommet, Paris, Gallimard, 1971, p.113.

2. Se référer à l’exposition au MNAM – Centre Pompidou, Paris, en 2007. 3. T.S. Eliot, Essais choisis (1932, trad. fr. H. Fluchère 1950), Paris, Seuil, 1999. 4. W. Benjamin, « Les affinités électives de Gœthe » (1955), in Essais I, 1922-1934, traduction et préface de M. de Gandillac, Paris, Denoël-Gonthier, 1983, p. 98-99.


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