Tout perdre pour tout retrouver : Cas de Lalla Malika
- Naïma Berrada Guennoun

- 2 days ago
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Réseau International Des Chaires ICESCO Pensée, Patrimoine, Lettres Et Arts GROUPE DE RECHERCHE SUR " LA PENSÉE ET LA CRÉATIVITÉ DES FEMMES DANS LE MONDE ISLAMIQUE "
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Naima Berrada Guennoun
Écrivaine
Ex. cadre bancaire
→ Biographie :
La carrière de haut cadre bancaire de Naïma Berrada Guennoun n'a pas refoulé son talent d'écrivaine. Passionnée par les récits de transmission, la valorisation du patrimoine et le dialogue interculturel, elle est autrice de deux romans "Si les murs. de Fès pouvaient parler" et "Les secrets d'un Harem". Elle fait également partie des auteur.e.s de l'ouvrage collectif Communautés du destin initié par l'association France Maroc pour le Développement Durable. Elle a présenté de nombreuses conférences au Maroc aussi bien qu'à l'étranger en titre d'écrivaine.
Introduction
Dans les sociétés traditionnelles, ou pire encore dans les harems, la voix des femmes était souvent étouffée. Mais certaines, loin d’être confinées, avaient l’intelligence sociale de construire un univers de vie collective, de raffinement et de transmission : un monde familial féminin régi par la pudeur.
À partir du début du XXᵉ siècle, l’éducation des garçons et puis celle des filles allait transformer progressivement la société marocaine. Une certaine élite, aristocratique ou bourgeoise au fait de l’actualité nationale et internationale et des changements brutaux en cours, avait conscience qu’aucun pays ne serait épargné par l’ouverture à la mondialisation qui commençait à poindre. Elle s’empressa donc de scolariser ses enfants dans le système nationaliste d’abord puis bilingue ou francophone. Certains de cette nouvelle génération allaient remettre en question des us et coutumes obsolètes.
Malheureusement, cette situation perdure parfois, sous le poids des habitudes ou des structures sociales qui n’accordent pas aux femmes la place qu’elles méritent. Heureusement, une minorité d’entre elles, bien que silencieuses, parvenaient à marquer leur présence autrement ; leur secret résidait dans leur force intérieure et leur résilience.
Ainsi, il est de mon devoir d’honorer des femmes inspirantes qui ont tracé un chemin d’émancipation, contre toute attente.
À travers un récit inspiré de faits réels, je me permets de brosser le portrait et d’explorer le parcours exceptionnel de l’une d’entre elles : Lalla Malika Benkirane, ma grand-mère maternelle.
Le milieu arabo-mauresque où elle vit le jour, bien qu’il ait préservé sa culture ancestrale, ne pouvait être recroquevillé sur lui-même, du fait que les liens avec les multiples cultures de Fès étaient imbriqués. Les institutions religieuses, éducatives ou commerciales jouaient un rôle primordial dans le brassage et le rapprochement entre les habitants de Fès, qui formaient une mosaïque de cultures variées (Berbère, Arabe, Andalouse, Sahraouie, Africaine, Juives voire Européenne…). L’exemple le plus frappant à cet égard est celui de l’Université Al Quaraouiyine, fondée en 859, par une femme Fatima Al Fihria, originaire de Kairouan. Cette grande visionnaire ainsi que sa sœur Lalla Meryem ouvrirent la voie à plusieurs théologiennes qui marchèrent sur leur chemin.
Il convient de rappeler que l’Université en question fut un centre d’enseignement pluridisciplinaire, et elle avait accueilli en son sein, de grands savants issus de toutes les confessions. Ce qui avait participé au rayonnement de Fès, inscrite depuis 1981, au Patrimoine Culturel Universel de l’UNESCO.
Le recours à une documentation comme aux témoignages oraux pour alimenter mes récits s’est avéré indispensable. Pour ce faire, et grâce à un carnet d’adresses bien étoffé, j’ai dû recueillir des témoignages de plusieurs personnes de différents horizons. De même, faire un arrêt sur les photos anciennes familiales ou nationales joint aux récits recueillis, permet de dévoiler les facettes multiples du fonctionnement de la société.
Le déroulement des faits rapportés remonte à la fin du XIX siècle et se poursuit au delà de l’indépendance du Maroc. En somme un pan très difficile de l’histoire du pays qui fut marquée notamment, par le refus à l’ouverture à la modernité, souvent rattachée à la colonisation et à la peur de l’évangélisation.
Je me suis attelée, tant bien que mal, à déconstruire les clichés et les préjugés collés d’office aux habitants, par certains historiens étrangers qui étaient juste de passage ou qui les voyaient à travers leur loupe déformante.
J’espère que ces récits apporteront des éléments nouveaux à la grande fondation du patrimoine culturel immatériel.
Lors de l’écriture dans mes ouvrages, je remonte souvent le temps pour proposer une lecture autre que celle apprise en classe, grâce à des témoignages recueillis de première main. Donc un nouvel éclairage qui permet de voir les choses autrement.
J’estime que l’intime qui résonne avec le collectif est aussi une manière de faire le portrait sensible d’une génération : celle de ma grand-mère. J’ai mené, entre autres, une investigation sur les harems de ma famille. Chaque nation est le produit de ses femmes et de ses hommes. Or on oublie souvent de mettre en relief les femmes qui ont marqué leur époque. Pourtant elles ont participé, dans le silence, à hisser les couleurs de leur pays.
Certes, certaines des plus connues ont été félicitées et reconnues. D’autres femmes avaient la même flamme, mais furent ignorées. C’est ainsi que je me suis donnée le droit de parler de ma grand-mère.
D’une part, grâce à l’ouverture d’esprit de Lalla, il n’y avait pas entre nous de conflits de valeurs, notamment quant à la place des femmes. D’autre part, mon père, bien qu’il lui vouât un grand respect et beaucoup d’admiration, ne manquait pas de me dire, chaque fois que je revendiquais mes droits : « Tu marches sur les pas de ta Lalla ». C’était l’époque où la misogynie continuait à battre son plein.
Ai-je suivi l’exemple de Lalla qui entreprit une révolution à la fois douce et déterminée pour l’émancipation féminine ? Je ne peux répondre d’office à la question. Mais je peux affirmer qu’elle a ouvert la voie à d’autres membres de la famille, voire à son entourage. On parle bien aujourd’hui d’héritage trans-générationnel.
Ma grand-mère, l’héroïne de mon récit, avait eu un parcours singulier, forgé par une vie jalonnée d’épreuves. Malgré les drames qui avaient marqué son destin, elle n’avait jamais perdu foi dans la vie. Elle fut une pionnière, une figure avant-gardiste de l’émancipation féminine. Elle osa défier certains interdits, sans se soucier des répercussions ni des jugements acerbes, dans un monde figé dans ses certitudes.
Je n’ai pas assisté aux épisodes les plus douloureux de sa vie. On me les a d’abord racontés à demi-mots, puis entièrement. Mais ce que j’ai vécu et ressenti auprès d’elle, ce sont des moments intenses de joie et de partage : le souvenir de mon premier thé, un thé haut de gamme, au goût merveilleux, dans lequel je trempais des biscuits préparés avec amour pour ses nombreux petits-enfants. J’aimais beaucoup cela. Ma passion pour le thé et son cérémonial est peut-être née de là.
Chaque vendredi, jour férié, après le retour de la mosquée, c’était le couscous aux sept légumes, venant de la ferme de mon généreux grand-père. Et les jours de fête, la dinde farcie de la même provenance. Les repas délicieux et leur sublime senteur occupaient une place importante dans la famille, avec les amis, les voisins et les cousins. Durant toute sa vie centenaire et en bonne santé, la porte de sa maison était restée ouverte à tous. Grâce à son sens de l’organisation, elle avait le temps pour tout faire. Son efficacité lui permettait de ne point se sentir stressée.
C’est l’histoire d’une vie qui va basculer. Elle traversa une souffrance profonde, à la fois matérielle, sociale et identitaire. À cela s’ajoutait le poids du rejet de sa belle-famille lorsqu’elle choisit de s’opposer aux normes d’une société traditionnelle afin de mener une vie libre et équilibrée, avec son époux. Ce combat, solitaire et silencieux, exige une grande force intérieure. Sa douleur fut invisible aux yeux du monde. Par la suite, pire encore face à la perte de quatre de ses enfants, son combat s’alourdit. Malgré sa force de caractère, le chagrin profond ébranla quelques peu ses certitudes. On peut alors légitimement s’interroger, si ses douleurs ne viendraient-t-elles pas briser ce qui lui reste ? Guidée par une spiritualité apaisée et une dignité inébranlable, elle traversa les épreuves sans jamais renoncer à sa liberté intérieure. Je souhaite que cet essai célèbre également la résilience féminine et la force morale face aux contraintes d’un monde inégal.
I - Une enfance dorée, exigeante et structurante :
« Le Royaume d’enfance » comme disait feu Léopold Sedar Senghor
Lalla Malika grandit dans un cocon de grâce et de raffinement, au cœur d’une famille aristocratique. Chaque détail de la maison respirait l’ordre, la beauté et la discipline. Sa mère, femme cultivée, ainsi que les épouses de son père et les domestiques, loin d’être incultes, lui transmirent l’amour des traditions, tandis que son père, Si Allal, lui inculqua l’ouverture d’esprit. D’ailleurs, une immense bibliothèque recouvrait tout un mur du salon familial. Mais, contrairement à ses deux frères, qui reçurent une formation académique bilingue, assurée par deux précepteurs dont l’un était étranger, elle ne bénéficia, comme ses sœurs, que d’un enseignement traditionnel, l’art de la maison, la broderie fassie et le protocole familial. Chaque geste, chaque mot et chaque comportement obéissaient à un code strict et ancestral. Son esprit artistique et aristocratique fut ainsi façonné par la rigueur, la discipline et l’exigence de l’excellence. On croit souvent que grandir dans un milieu privilégié est facile, mais ce privilège implique des devoirs et le respect des obligations.
À titre d’exemple, lorsqu’elle apprenait la broderie fassie, ses doigts tremblaient et sa mère lui répétait : « Le fil de soie révèle la patience ou l’impatience du cœur ». Elle comprit que la grâce exige de l’effort.
Leur harem sis à Fès-Médina se distinguait par sa composition de quatre demeures, dont un beau riad réservé uniquement au patriarche, Si Allal, alias Al Amine. Une autre maison était dévolue aux hôtes prestigieux. Ces derniers, se rendant à Fès-Médina pour visiter le mausolée du fondateur de la ville, Moulay Idriss, et la fameuse Université Al Quaraouiyine, trouvaient gîte chez eux. Ladite maison servait également à des activités sociales, telles que la médiation du propriétaire ou de son intérimaire et gestionnaire de ses affaires, en faveur de jeunes femmes en instance de divorce, ce qui se soldait souvent par un arrangement plutôt que par une rupture précipitée. Les témoins de ces séances donnaient leur garantie pour veiller à l’application des accords entre les époux et leurs familles respectives. À l’époque, la notion de couple était rare : le mariage se déroulait entre familles, sous un régime communautaire. Sous la houlette de la mère de Lalla, une douzaine d’employés et leur aide assuraient minutieusement la préparation des repas et l’entretien du harem. Les cuisines fonctionnaient parfaitement et leur approvisionnement provenaient du potager situé aux alentours de la ville ou de la ferme avoisinante, propriétés du chef de la grande famille. D’après plusieurs lectures sur la richesse des régions agricoles environnantes, j’ai appris que, chaque matin, les paysans arrivaient sur leurs nombreuses montures pour acheminer denrées alimentaires et bétail vers la ville. Cette effervescence quotidienne témoigne de la prospérité d’autrefois : Fès fut incontestablement une ville riche, animée par l’abondance des terres agricoles et la vitalité de ses marchés. Si les nombreuses portes des remparts de cette cité pouvaient parler, elles raconteraient comment, les mulets chargés patientaient en file pour l’approvisionner. On racontait que nos céréales étaient exportées vers la France.
Lalla était toute fière de leurs nombreuses domestiques ou concubines de son papa qui étaient très nourricières et maternelles. Elles la faisaient voyager, au même titre que leurs enfants, par leurs passionnants contes et chants, dans leurs lointaines contrées subsahariennes. Celle qui donna naissance à son demi-frère, Sidi Mohamed, un des premiers onze bacheliers marocains s’appelait d’abord Ziri, puis rebaptisée Zineb après cette naissance ; elle était une belle princesse du nord du royaume du Mali, alors partie de l’empire chérifien. Une deuxième, Lalla Fatima, fit la joie de la famille après l’arrivée au monde d’un second garçon ; elle venait de la région de Goulmima. Son fils fut un fervent nationaliste. Une troisième femme, originaire de Tata, était très nostalgique de sa famille et de sa région. La mère de Lalla, la première épouse légitime, se nommait Lalla Saâdia Alami, Marrakchi ; fkiha de son état et fille d’un grand Alem. Elle figurait dans la hiérarchie comme première dame et gestionnaire du harem. Sage, humaine et soumise, elle acceptait son sort sans poser problème.
Mais des évènements majeurs allaient perturber la vie du harem. Il s’agit d’abord du long séjour du patriarche à Rabat, senti comme un abandon. Ensuite son nouveau mariage avec Lalla Hnia Rbatia, considérée comme une intruse et le voyage de Lalla et de son demi-frère sans le consentement de leurs mamans. Et enfin la bataille entre le Sultan Moulay Abdelaziz et son frère Moulay Abdelhafid traumatisa tous les membres de la famille et tout le pays.
II - Le voyage précipité de Fès à Rabat : l’école de la vie
La petite Malika et son demi-frère cadet coulaient des jours heureux et tranquilles, sans réel souci. On les qualifiait de « bien nés, avec une cuillère en argent dans la bouche », menant une vie paisible et heureuse. Ils furent effectivement bien élevés par des parents aristocrates et instruits, mais leur vie allait complètement changer quand leur père fut nommé conseiller du Sultan. Il se déplaçait, sur ordre de ce dernier, d’une ville portuaire à une autre en tant que responsable des douanes ou au gré des déplacements du sultan, pour assurer l’approvisionnement des troupes.
Il avait troqué son commerce florissant de thé et de sucre avec la Société Marseillaise, depuis la fin du XIX siècle, pour servir sous les drapeaux. Il fut loyal et admiratif d’un Souverain qui consacrait sa vie à son empire. À cette époque, il était impossible de concilier les affaires et la politique. Ses activités commerciales et agricoles furent confiées à un gérant, lequel allait jouer plus tard, un grand rôle dans le mariage précoce de son jeune frère Abdelaziz avec Lalla Malika : un mariage douloureux pour les deux jeunes, dépourvus de moyens et sans préparation à assumer des responsabilités.
De 1903 jusqu’en1908, Si Allal connut une certaine stabilité à Rabat. Ses enfants lui manquant beaucoup, il invita son aînée Lalla, et son demi-frère cadet, Sidi Mohamed, à le rejoindre dans cette ville côtière, très appréciée des Français. Et qui en feront la capitale du Maroc, juste après la signature du Traité du Protectorat du 30 Mars 1912.
Une photo d’eux datant de ce séjour, en garde la trace.
Ma grand-mère et son demi-frère furent presque enlevés par un émissaire envoyé par leur père, qui contacta ses deux épouses par une missive écrite à leur attention. Croyant à une simple visite de courte durée, elles les firent accompagner par leurs gentilles nounous. Après une longue absence, les mères perdirent l’espoir de retrouver leurs enfants : ce fut un drame pour la famille.
Le trajet de presque sept jours, raconté par Lalla avec beaucoup d’émotions et de nostalgie, fut à la fois pénible et émouvant, mais très sécurisé, puisqu’il s’agissait d’un convoi officiel. Il allait permettre aux deux enfants et à leurs nounous de découvrir, de jour comme de nuit, des paysages époustouflants. La bienveillance de leurs compagnons, voyageurs et caïds invités à participer à une célèbre bataille, fut remarquable. Ils se joignaient au convoi au fil du trajet, lors des changements de montures ou à l’occasion de la réception de somptueux repas. La description minutieuse et poétique des étapes de ce trajet me rappela le voyage décrit par Pierre Loti, de Tanger à Fès, dans son ouvrage « Le Maroc ». Mais la nuit venue, les deux enfants souffraient de l’absence de leurs mères et de l’ambiance animée et festive de leur harem.
Cet événement exceptionnel allait marquer la vie des membres du harem comme celle des intéressés. Pour la première fois, ils quittaient leur monde clos et douillet pour séjourner chez leur belle-mère, Lalla Hnia Rbatia, dans un cadre plus libre et plus moderne.
Ma grand-mère avait déjà développé en elle une identité plurielle au point que, durant les sept jours de voyage à dos de mulets, elle ne considérait pas ses compagnons comme des étrangers. Ils étaient d’ailleurs très gentils, les enfants étant généralement vénérés. Pour l’anecdote, elle décrivait volontiers le comportement d’un compagnon particulier : « Il fut très exigeant sur le plan culinaire ; pour lui, ce n’était jamais assez sucré ni assez cuit. Il finit par attraper la diarrhée, passa à la diète et devint la risée du groupe. Mais sa nounou, Saila, lui concocta une tisane efficace. Elle fut heureuse et fière d’être rehaussée. Depuis, on la surnomma mama Saila, et l’un des propos de cette reconnaissance fut marquant : « Vous, les femmes, vous êtes indispensables ». Cette phrase resta ancrée dans la mémoire de Lalla.
Elle observa également, pour la première fois, la vie de couple de son père et de sa nouvelle épouse, Lalla Hnia Rbatia : un schéma bien différent de celui du harem. Très observatrice et précoce, elle fut instantanément portée à comparer les deux modes de vie et à tout enregistrer.
Cinq longues années passées à Rabat la métamorphosèrent et lui firent découvrir le monde de sa belle-mère, de ses parents et des amis du couple, étrangers et Marocains. Par la même occasion, sa nounou Saila tenait à lui inculquer le respect des valeurs morales issues de l’islam soufi ; elle trouvait sa paix dans la fréquentation de la zaouïa Tijania de leur nouveau quartier. Ces élans spirituels, développés précocement, l’aidèrent à atteindre une forme de résilience, acceptant les situations difficiles indépendantes de sa volonté.
III - L’épreuve du mariage précoce et arrangé
Le retour de Rabat à Fès de Si Allal et ses compagnons fut accueilli dans une atmosphère nationale des plus terribles et des plus troublantes.
Les efforts déployés par le Sultan Moulay Abdelaziz et ses alliés pour le maintien du pouvoir afin d’éviter de tomber sous le joug de la colonisation, furent peine perdue. Le Sultan était forcé à abandonner son règne, et sa ville impériale Fès, en faveur de son frère Moulay Abdelhafid qui avait fini par gagner la bataille qui les opposait.
Forcé de se retirer à la ville de Tanger, dans de mauvaises conditions, Moulay Abdelaziz laissa ses fidèles dans une détresse totale. Pire encore ses alliés furent partagés en deux clans opposés, ceux qui s’était rattaché au nouveau Sultan et ceux qui lui demeuraient loyaux dont Si Allal.
L’appui de puissantes tribus, particulièrement celles des Glaoui et des Mtougui, fut déterminant pour asseoir l’autorité de Moulay Abdelhafid d’abord à Marrakech. Par la suite la cérémonie de l’allégeance organisée à Fès en grande pompe, du jamais vu auparavant, fut conditionnée par des obligations, émanant des Oulemas, que le Sultan n’avait pu honorer.
Ce fut l’occasion pour ce nouveau Sultan, de mener une campagne d’assainissement et de représailles contre ceux qui s’étaient enrichis illégalement ou ses adversaires. Comme cette première étape du règne fut également celle de règlement de compte, l’ambiance au harem fut catastrophique. D’autant plus que si Allal, loyal et attaché à son sultan ne manifesta aucune intention de se rallier au nouveau régime.
Déprimé et démissionnaire depuis la destitution de son bien-aimé Sultan, l’ambiance du harem devint terne, puisque la famille vouait beaucoup d’amour et de considération au souverain déchu. Si Allal malheureux, affaibli et par l’épreuve de la défaite, et par la peur d’être jugé arbitrairement tomba dans la dépression. Seules sa nouvelle compagne Lalla Hnia et sa première épouse lui venaient en aide. Ainsi il perdit son pouvoir et son prestige devant ses femmes qui s’étaient habituées à une certaine liberté durant son longue absence. On sait que lorsque cette dernière s’étire, elle altère tout. Cherchant la paix, il sacrifia ses privilèges sur l’autel de la quiétude domestique. Et il demanda pardon à toute la gent féminine. Or cette dernière n’avait pas admis l’arrivée au harem d’une nouvelle femme mieux considérée, qui essaya de jouer l’intéressante, selon sa propre perception des choses.
Son état physique et mental ne lui permettait plus de continuer à avoir la lucidité d’autrefois. Sans réfléchir à deux fois, il cautionna le mariage de Lalla Malika, sa princesse, sollicité par le gérant de ses affaires en faveur de son jeune frère, Abdelaziz. Cette décision irréfléchie réveilla en Lalla l’exemple du couple équilibré formé par son père et Lalla Hnia Rbatia, fruit d’un mariage d’amour. Elle rêvait de suivre leur modèle.
Ainsi depuis la signature de l’acte de mariage, Lalla se sentit figée, perdue dans un tourbillon. Elle chercha un prétexte pour mettre fin à cette union forcée ; mais le divorce était tabou dans les deux familles, soucieuses de sauver leur image. Elle profita alors d’une maladresse commise par son beau-père à l’encontre de sa nounou Saila, qui l’accompagnait, le premier jour du mariage tambour battant, pour quitter la chambre nuptiale et se réfugier presque une année chez sa bienveillante belle-mère. Elle pouvait y rester, du fait que celle-ci était répudiée, par son mari.
Elle gagna au moins ce jour-là, l’épreuve la plus difficile pour toute jeune fille de son époque, celle de « la fête de la virginité », de la chasteté, étayée par son pantalon, tout beau mais immaculé de sang.
La tradition voulait qu’on célèbre la chasteté des filles, par une cérémonie, tambour battant, devant les convives. Une Negafa, accompagnante de la mariée, soulevait un beau plateau en argent sur la tête, exposant ledit pantalon.
Elle se donna, sans crier gare, les moyens de se défendre, s’attirant ainsi les commérages de la gent féminine. Ma grand-mère me confia : « J’ai déserté la chambre nuptiale une année durant ; au début, je n’avais d’autre choix que de m’habituer à ma nouvelle vie. Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que mon jeune mari était dans la même galère ; nous avons appris à tourner notre situation en dérision. Il a su me faire rire et gagner ma confiance.
Mais pour éviter d’être chargée de participer à la préparation des repas collectifs, puisque j’en étais incapable, je sollicitai une simple maisonnette attenante à celle de mes beaux-parents, afin d’être dispensée de cette besogne et de préserver de bonnes relations. Dans tous les cas, je ne souhaitais pas me confiner aux fourneaux ». Son vœu fut accepté ; le jeune couple finit par mener sa vie selon son propre choix, dans un respect mutuel.
Les années coulèrent Lalla ne retrouva plus le faste de sa vie d’autrefois. Cependant elle ne plaignit jamais du basculement de son statut social. Son couple sut trouver les moyens de mener une vie de labeur, mais toujours digne.
Lorsque leurs conditions matérielles s’améliorèrent, ils acquièrent une grande demeure et offrirent leur maisonnette à leur gendre, mari de leur fille ainée. Une fois mon grand-père socialement établi, il constitua chez lui une réserve bien garnie de denrées alimentaires, dont il confia la gestion à son épouse. Avec son accord, elle en réservait une part aux nécessiteux. Toute petite, elle me chargeait, parfois à remettre de petits seaux remplis de légumineuses aux voisins et aux mendiants qui frappaient à sa porte. J’en étais heureuse.
À ses débuts, faute de moyens suffisants, Lalla se fit brodeuse : non pour subvenir à ses besoins essentiels, puisque son mari de débrouillait tant bien que mal pour les satisfaire, mais pour préserver son énergie, ses loisirs et son élégance. Son jeune mari, artisan, ne pouvait lui offrir le faste et l’opulence du harem. Elle se convertit donc en artisane spécialisée dans la broderie Rbatie, apprise durant son long séjour à Rabat. Son indépendance financière émerveilla son entourage et lui permit de renouveler régulièrement sa luxueuse garde-robe et de mener ses actions sociales, héritage culturel et d’effectuer plusieurs voyages. Elle menait sa vie avec élégance, ignorant les commérages ; elle se faisait respecter non par la force, mais par la dignité de son comportement. Elle racontait, avec un pincement au cœur : « Je ne pouvais supporter d’être le maillon faible face à mes sœurs bien mariées ».
Son cas fut inspirant pour son jeune époux, qui redoubla d’efforts pour réussir sa vie professionnelle. Il devint un agriculteur prospère grâce à son intelligence sociale et contribua généreusement aux activités sociales chères à ma grand-mère. Ils adoptèrent, en plus de leurs enfants, une fillette abandonnée à leur porte et un orphelin dont la mère, issue d’une famille noble, venait d’arriver de la campagne. Ils les considérèrent comme leurs propres enfants et subvinrent à leurs besoins, bien après leur mariage.
Après l’épreuve du mariage arrangé et le manque de moyens financiers, d’autres grandes épreuves frappèrent durement la vie de mes grands-parents.
IV - Les épreuves dramatiques
La perte successive de trois bébés, puis d’un quatrième, un garçon d’une dizaine d’années, des suites d’une fièvre typhoïde les avait profondément bouleversés.
Après une mise en quarantaine à l’hôpital, sur lequel reposaient tous les espoirs de guérison, on le leur restitua, son petit corps, inerte dans un petit cercueil. Ma mère racontait qu’une douleur immense, que peu de mots pouvaient décrire, avait envahi toute la famille. Au lieu de sombrer, Lalla Malika fréquenta sans relâche des Zaouïas, lieux de recueillement et de spiritualité.
Elle y rencontrait des femmes endeuillées, partageant la même peine. Profondément croyantes et résiliantes, elles eurent une influence sur elle. Souvent, elle murmurait : « Dieu me les a prêtés le temps qu’il fallait. »
Les maladies infantiles et les épidémies touchaient sans distinction grands et petits, riches ou pauvres, toutes les couches sociales. Pourtant, le corps médical se réduisait à quelques médecins et à deux hôpitaux pour toute la médina, Fès-Jdid et le Mellah (quartier accueillant la plus grande communauté juive du Maroc). Ce fut une période terrible, au point que Fès fut parfois déclarée sinistrée.
La solidarité et l’entraide furent totales. Peu à peu, sa foi, sa force intérieure et surtout son engagement dans de multiples actions sociales l’aidèrent à retrouver sa sérénité, son goût des voyages et son enthousiasme pour l’élégance. Outre les voyages internes, elle effectua deux pèlerinages, à une époque où partir au long cours était rare et demandait beaucoup de moyens.
Rien ne pouvait l’empêcher d’accomplir ses visites régulières aux Zaouïas, où ses fidèles amies l’attendaient. Je l’accompagnais parfois, sans jamais la sentir malheureuse. Elle dégageait au contraire une joie de vivre. Si déterminée et active, elle n’avait pas le tempérament à se laisser abattre.
La première étincelle du cierge acheté à la porte du mausolée de Moulay Idriss éveilla ma spiritualité. C’était un moment précieux, indescriptible. Je me confiai à Lalla, qui m’expliqua que la lumière était latente en moi, innée, et qu’elle s’était éveillée : « Elle sera ton guide à chaque pas. Il suffit de la nourrir par de bonnes actions. »
Lorsque mes grands-parents déménagèrent pour s’installer en Ville Nouvelle, construite par les colons et dépourvue des institutions des Zaouïas, ces visites furent moins fréquentes. Ma grand-mère n’eut plus besoin d’un support extérieur pour communiquer avec le Créateur : dès qu’elle déroulait son tapis de prière, elle accédait à un monde invisible qui lui procurait l’énergie d’affronter les aléas de la vie. Son sourire ne la quittait jamais. En somme, elle incarnait pour moi la femme dévote, avec ou sans Zaouïas.
Très tôt, j’ai compris son besoin de fréquenter Zaouïas et mosquées, car elle y trouvait un havre de paix et de plénitude. Elle ne m’a jamais confié qu’elle avait perdu quatre de ses enfants ; peut-être, à force de les fréquenter, avait-elle apprivoisé la mort !
J’ai découvert grâce à elle que les sanctuaires ne sont pas seulement des lieux de prière, mais aussi de détente et d’échanges, pour accéder à une satisfaction indescriptible : celle de l’âme, qui se libère des contraintes quotidiennes pour atteindre un état supérieur de conscience.
Pour une mise au point, j’ai tenu à chercher une définition plausible du soufisme. Je propose des extraits d’un article du Monde publié le 10 décembre 2017 : « C’est d’abord de l’introspection. On ne laisse aucune place à l’ego, le Nafs. Selon les pays et les cultures, les adeptes du courant, rassemblés dans des Zaouïas (édifices religieux), pratiquent des séances de récitation (Dhikr), des cercles de prières, des chants (Samā‘a) et des danses (Hadra) afin d’accéder à un état supérieur et de cheminer vers Dieu. Parmi ces rites, la fête du Mawlid, qui commémore la naissance du Prophète Mohamed (SWS), est l’une des plus importantes chez les soufis ».
Le soufisme s’adapte à chaque lieu, chaque culture, chaque époque. Le nombre de Zaouïas à Fès est impressionnant, au point que l’on disait qu’il fallait enlever ses chaussures pour se promener dans la cité. Chaque famille se dévouait à son propre saint ; personne ne critiquait le choix des autres. Lalla cherchait à joindre l’utile à l’agréable. Elle profitait de ces visites pour se recueillir sur les tombeaux de ses parents, ensevelis côte à côte dans la Zaouïa de Sidi Ahmed Ben Nacer.
En dehors de celle-ci, Lalla prenait le bâton du pèlerin plutôt que le chapelet. Sa spiritualité se manifestait davantage dans les bonnes actions que dans les simples prières. Elle rayonnait de sérénité et de bien-être. Son spectacle m’intriguait : elle voyageait dans son monde invisible, celui de la foi silencieuse et des certitudes intérieures, invitant à la contemplation.
Si la majorité des fidèles assidus aux Zaouïas ne connaissaient rien de la biographie du dévot fondateur, ils retenaient ses miracles et demeuraient convaincus que sa baraka perdurait et les atteindrait. Dans leur imaginaire, ils tissaient pour lui un amour et une reconnaissance indéfectibles. L’effet thérapeutique de cette démarche est souvent positif. Les nombreux adhérents provenaient de toutes les couches sociales, favorisant inclusion et intégration.
Conclusion
En retraçant le parcours singulier d’une femme qui m’a profondément marquée, je pensais au départ que j’allais simplement découvrir sa vie. Mais c’est finalement sur moi-même que j’ai assez appris. Les enseignements sont réels et probants, mais demeurent incomplets. Est-ce un manque de profondeur de ma part, ou la preuve que l’être humain est infiniment complexe ? Sans doute les deux. Ce chemin m’a rappelé que se connaître soi-même est une quête permanente, et que la transmission des valeurs telles que -dignité, courage et émancipation- ne se limite pas à l’exemple d’une vie, mais s’enrichit à chaque regard posé sur soi et sur les autres.
Connaître ses racines, comprendre l’histoire culturelle, économique et sociale de sa famille et de son pays, c’est comprendre son présent.
Le parcours de l’héroïne rappelle que la patience et la sagesse viennent certes de l’intérieur, mais également l’équilibre dans la vie du couple, fondée sur le respect et la reconnaissance des contributions de chacun, peut transformer un foyer. Au lieu de se lamenter, le couple de mes grands-parents retroussa ses manches et affronta les aléas, les adversités et les injustices humaines avec courage, détermination, solidarité et clarté de vision.
La leçon à retenir est de savoir faire le choix de sa vie et de l’assumer pleinement. Ceux qui subissent leur existence ne peuvent en rendre personne responsable.
Quel que soit le milieu social ou l’éducation reçue, chacun doit tracer sa propre voie.
J’ai relevé, au fil du temps, que les revendications de liberté et de justice, portées à l’échelle nationale contre le colonialisme, touchèrent également les femmes marocaines. Lalla Malika fut parmi les premières à introduire des idées progressistes dans les harems de sa famille à Fès-Médina et à manifester dans les rues de Fès pour le retour d’exil du Sultan Mohammed V.
Constatant au début le décalage entre le harem de sa famille, ouvert à une certaine modernité, et celui de sa belle-famille, resté attaché à ses acquis ancestraux et rétif à toute évolution, elle décida de mener sa vie à sa guise, faisant fi des critiques et des croyances de ses détracteurs, sans jamais entrer en conflit avec quiconque.
Enfin, le fait d’avoir évolué au croisement de plusieurs identités culturelles a forgé sa personnalité.
(Cf. mes ouvrages « Si les murs de Fès pouvaient parler », « Les Secrets d’un Harem »)
Mme Naima Berrada Guennoun







