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Voix Féminines et Résilience au Gabon : Le Chant comme outil de pacification

Jeannette Yolande Mbondzi






Jeannette Yolande Mbondzi


Enseignante-chercheure

Université Omar Bongo/Gabon

Centre de Recherche et d’Etudes sur le Langage et les Langues (CRELL)






Résumé :


→ Français :

Au Gabon, la construction de la nation et la recherche permanente de la concorde sociale sont régulièrement mises à l’épreuve par les tensions politiques et les fractures sociétales. Face à un discours politique parfois perçu comme partisan ou clivant, la musique s'impose comme un espace neutre et inclusif. La problématique centrale de cette étude est de déterminer comment le chant artistique féminin, à travers la diversité des postures (tradition, réflexion poétique, urgence citoyenne), se substitue ou complète le discours institutionnel pour devenir un instrument de médiation sociale et un levier de résilience collective. Dans quelle mesure les œuvres musicales de Mama Dédé, Annie-Flore Batchiellilys et Nessa constituent-elles des outils de pacification sociale et des vecteurs de résilience dans le contexte gabonais contemporain ? A partir d’un corpus composé de chants d’artistes, l’étude montre que l’efficacité pacificatrice de ces chants repose sur la « polyphonie » des postures : l’ancrage traditionnel de Mama Dédé, l’exigence philosophique d’Annie-Flore Batchiellilys et l'urgence citoyenne de Nessa, forment une réponse complète et adaptée aux besoins de toutes les strates de la société gabonaise.


Mots-clés : Gabon, paix/pacification, résilience, polyphonie, médiation sociale


→ Anglais :

In Gabon, nation building and the ongoing quest for social harmony are regularly challenged by political tensions and societal divisions. In the face of political discourse that is sometimes perceived as partisan or divisive, music emerges as a neutral and inclusive space. The central issue of this study is to determine how female artistic singing, through its diversity of approaches (tradition, poetic reflection, civic urgency), replaces or complements institutional discourse to become an instrument of social mediation and a lever for collective resilience. To what extent do the musical works of Mama Dédé, Annie-Flore Batchiellilys, and Nessa constitute tools for social pacification and vectors of resilience in the contemporary Gabonese context? Based on a corpus of songs by artists, the study shows that the pacifying effectiveness of these songs rests on the “polyphony” of their stances: Mama Dédé's traditional roots, Annie-Flore Batchiellilys' philosophical demands, and Nessa's civic urgency form a comprehensive response tailored to the needs of all strata of Gabonese society.


Keywords: Gabon, peace/pacification, resilience, polyphony, social mediation

 


Introduction :


« Le mouvement Espoir 2023 et son hymne pour la paix au Gabon », titrait le média en ligne Gabonnews[1] dans son billait du 10 août 2023 où nous pouvons lire.


Ce mouvement spontané de femmes éprises de Paix, d’Amour, d’Unité de cohésion se donne comme objectif de lutter contre toutes formes de violences et particulièrement des violences électorales. Plus jamais ce que les Gabonais ont vécu en 2009, plus encore en 2016. Pour ce regroupement associatif, aucun Gabonais ne doit être pris au piège par les différentes formes de violences. Tout le monde doit participer à préserver la paix. « La violence, qu’elle soit perpétrée par des individus ou de groupes a un impact dévastateur sur la cohésion sociale » rappelle la jeune génération. « En plus d’être une menace pour la sécurité de tous, la violence détériore également le tissu même de la société en engendrant la peur, la méfiance et la division parmi les concitoyens et en favorisant un cycle de traumatisme qui peut perpétuer une génération à une autre » lancent ces femmes éprises de paix. Les filles, les femmes, les mères gabonaises disent s’engager personnellement pour la paix, et sans concession. Elles appellent les Gabonais à tourner le dos à la violence pour travailler à la construction d’une nation forte et sûre. « Nous voulons envoyer un message clair selon lequel, la violence ne sera pas tolérée et que nous sommes déterminées à protéger notre pays contre la peur et la haine » rassurent-elle d’une seule voix. C’est de la responsabilité des femmes, porteuses de vie, porteuses d’espoir de dire non aux messages de haine, de division, de rejet. Elles  disent haut et fort, qu’elles sont l’Espoir de 2023. Parce qu’elles aiment leur Gabon qu’elles appellent les uns et les autres, la main sur le cœur, à cultiver la Paix ».


Le contenu de cet article de presse nous montre combien les femmes gabonaises sont préoccupées  par la question de la paix dans leur pays. Pour l’amour de leur patrie et l’avenir de leurs enfants, elles s’expriment à travers des marches organisées ou spontanées, des conférences, mais aussi par le chant ; un chant qui interpelle, un chant qui appelle à la prise de conscience, un chant qui appelle à l’unité, etc.

Dans les sociétés africaines, et particulièrement au Gabon, le chant a de tout temps été un instrument de régulation sociale, de transmission de valeurs et de résolution des litiges. De ce fait, la musique ne constitue pas qu’un simple divertissement. Elle est un souffle, une mémoire et, surtout, un vecteur de dialogue.

Dans cette dynamique, les voix féminines occupent une place singulière. En effet, dans la cosmogonie gabonaise, la femme est la « mère du clan », celle qui éteint les feux de la division avant qu’ils ne dévorent le village. Cette figure de médiatrice naturelle se retrouve intégralement dans l’œuvre des pionnières de la musique nationale. Aussi, qu’elles soient mères, poétesses ou militantes, les artistes femmes se sont érigées en véritables actrices de la concorde nationale, utilisant leur art pour panser les blessures et appeler au « vivre-ensemble ».


L’impact de leurs chants repose sur le respect accordé à la femme âgée dans la société. Quand une « Mama » dans un chant demande le calme, l’auditeur n’écoute pas une artiste, il écoute une mère. Ce statut particulier donne à leurs paroles une force de loi morale qui a, plus d’une fois, servi de frein aux débordements lors des périodes électorales incertaines.

Le présent travail se propose d’analyser ce phénomène sous l’angle de la résilience, à travers le titre : « Voix féminines et résilience au Gabon : Le chant comme outil de pacification ».

Pour mener à bien cette réflexion, nous avons choisi de nous concentrer sur trois figures emblématiques de la scène musicale gabonaise : Mama Dédé[2], Annie-Flore Batchiellilys et Nessa. Bien qu’issues de générations et d’univers esthétiques distincts, ces trois artistes convergent vers une même quête : celle de la paix sociale.


À travers une lecture croisée d’œuvres majeures telles que La Paix, L’amour et la paix vont de pair, Le bien reste le bien pour la paix, Bissu Ngabu et L’hymne à la paix, nous tenterons de comprendre comment ces chants dépassent le cadre purement artistique pour devenir de véritables outils de médiation.

Notre étude se déroule en trois temps.

1) le cadre théorique et méthodologique,

2) la démarche méthodologique,

3) l’analyse du corpus. Ces trois parties sont précédées d’une introduction et suivies d’une conclusion.


I. Cadre théorique et conceptuel


Pour aborder cette étude, nous adoptons une approche pluridisciplinaire, située au carrefour de la sociomusicologie, de l’analyse du discours et des études de genre. Cette triangulation théorique nous parait indispensable pour appréhender le chant non comme un simple objet esthétique, mais comme un véritable acte politique de médiation sociale.


Notre réflexion s’articule donc autour de trois piliers conceptuels :


Le premier concept mobilisé est : la Sociomusicologie et l’Agency.  

En nous appuyant sur les travaux de la sociomusicologie, notamment ceux de  Jacques Attali (1977) et Tia DeNora (2000), nous considérons la musique comme un « agent social ». Le chant est ici étant envisagé comme un outil capable d’organiser les émotions collectives et de structurer la résilience. En effet, l’apport de la sociomusicologie dans notre étude, permet d’appréhender les interactions sociales liées à la musique ainsi que leur  impact sur la société gabonaise.

Nous mobilisons également la notion d’agentivité (agency), « la capacité d’agir par le discours » (Marigner, 2020, p. 2)

Ce concept nous aide à analyser la capacité de Mama Dédé, Annie-Flore Batchiellilys et Nessa à transformer leur statut d’artistes en celui d’actrices de la pacification nationale et donc agir par le chant.


Le deuxièmement est : La Polyphonie discursive.

Pour analyser le texte des chants, nous utilisons les outils de l’analyse du discours, en empruntant à Mikhaïl Bakhtine (1970)  le concept de polyphonie, à savoir  « la question des voix qui traversent le discours ». Ce cadre permet de démontrer que la « paix » n’est pas un message monolithique, mais une construction dialogique où les voix distinctes de nos trois artistes, bien qu’issues de générations différentes, convergent pour former un chœur cohérent face aux défis de la nation.


Le troisième concept mobilisé est : la médiation par l’art 

Patrice de La Broise et Pierre Morelli (2022, p. 341) reviennent sur les enjeux de la rencontre des sciences et de l’art. Pour les auteurs, cette rencontre sans être incongrue, n’a rien d’évident. En effet, si la culture désigne un domaine où la médiation est volontiers revendiquée par les institutions et les politiques publiques, la réponse à « un conflit qu’on ne voit pas » (Chaumier et Mairesse, 2013 : 73) et l’aspiration à « renouer un tissu social déchiré » (Caune, 2000), elles disent également les tensions entre des mondes « inconciliés ».

  

A travers le concept de médiation de l’art, nous ancrons ce travail dans les études de la paix. Nous interrogeons le pouvoir de la musique comme vecteur de « Soft Power » local. Il s’agit de comprendre comment ces artistes, en utilisant leur posture de femmes, parviennent à contourner les clivages partisans pour s’adresser directement à l’intime et au collectif, transformant ainsi le chant en un espace neutre de médiation et de catharsis sociale.

En croisant ces différentes perspectives, notre travail ne se limite pas à une exégèse littéraire des textes, mais propose une lecture sociologique de la fonction de la voix féminine dans la régulation des tensions sociales au Gabon.


II. Démarche méthodologique


2.1. Le contexte de l’étude


Le contexte qui prévaut dans cette étude est celui d’une société où en période de crise, d’incertitude, etc., la diffusion massive des chants des artistes agit comme un régulateur de tension.


A travers leur mobilisation, ces artistes rappellent l’essentiel : l’appartenance à une même terre, le Gabon. Nous comprenons aisément que l’influence de ces dernières  ne s’arrête pas au dernier accord de guitare ou à la dernière rime.

Aujourd’hui, l’État gabonais reconnaît ces femmes non plus comme de simples « ambianceuses[3] », mais comme des actrices de la diplomatie culturelle. Leurs voix sont d’ailleurs de plus en plus sollicitées pour les grands dialogues nationaux, prouvant que la musique est la forme la plus aboutie de la parole politique.


2.2.  Le corpus


Comme nous venons de l’indiquer, notre corpus est composé de chants de trois artistes gabonaises. « La paix »[4] de Mama Dédé, « L’amour et la paix vont de pair »[5], « Le bien reste le bien pour la paix »[6] et  Bisse Ngabu[7] d’Annie Flore Batchiellilys et « L’hymne à la paix »[8] de Nessa. 

Le choix de ces  trois artistes de générations et de styles différents (Mama Dédé ; incarnant la tradition, Annie-Flore, l’intellectuel et Nessa, la modernité), montre que  le besoin de paix est trans-générationnel au Gabon.


III. Analyse des données


Notre réflexion s’articule autour de trois axes principaux. Dans un premier temps, nous explorons la complémentarité des postures de ces artistes, de la sagesse traditionnelle à l’urgence citoyenne. Ensuite, nous analysons la portée sémantique de leurs textes, afin d’identifier les ressorts lexicaux qu’elles mobilisent pour prôner l’unité. Enfin, nous interrogerons la réception de ces chants par la société gabonaise, en évaluant dans quelle mesure la musique peut, concrètement, favoriser la résilience et la cohésion nationale face aux crises. La démarche ne consiste pas à une analyse corpus par corpus, mais plutôt à faire « dialoguer » les textes, au sein d’une grille de lecture commune afin d’en proposer une analyse diachronique et sociologique.


3.1. Profils et postures : La polyphonie de la paix


Pour comprendre comment le chant devient un outil de pacification au Gabon, il est essentiel d’analyser d’abord qui porte la voix.

La force de notre corpus réside dans la complémentarité des trajectoires de Mama Dédé, Annie-Flore Batchiellilys et Nessa. En effet, loin d’être des artistes isolées, ces trois artistes forment une véritable polyphonie où chaque voix représente un segment du tissu social gabonais.


3.1.1. Mama Dédé : La gardienne de la mémoire et de la sagesse

Considérée comme une véritable institution, Mama Dédé n’a pas seulement chanté la paix, elle l’a enseignée. Son titre culte, « La Paix », fonctionne comme un manuel de civisme.

Dans ce chant, elle célèbre le fait que le Gabon soit resté un pays en paix pendant des décennies et invite les citoyens à préserver ce « bien précieux ».

On peut écouter cette portion de texte dans son chant «  La plus grande richesse du monde, c’est la paix. La paix est une bonne chose ». Elle y distingue d’ailleurs et souvent la « paix physique » (absence de guerre) de la « paix morale ».

« Oui, nous avons la paix, la paix physique, nous avons la paix morale »,  scande-t-elle dans le refrain de son titre « la paix ». Autre exemple, « Il ne s’agit pas seulement de la paix des mots, mais de la paix des cœurs ».


Mama Dédé incarne la verticalité de l’ancrage traditionnel. Dans son répertoire, la paix n’est pas un concept théorique, mais un héritage moral transmis de génération en génération. En tant que figure tutélaire, elle s’inscrit dans la posture de la « Mère » ou de la « Sœur aînée » dont la légitimité repose sur l’expérience et le respect des valeurs ancestrales.

En s’exprimant comme une mère, elle se place au-dessus des clivages politiques.

« Mes frères, mes sœurs, écoutez la voix d'une mère... Le Gabon est un pays béni, ne gâtons pas ce que les anciens nous ont laissé. »

Refrain :

« La paix, la paix, nous voulons la paix ! Pas seulement la paix des mots, mais la paix des cœurs. Que le riche et le pauvre se donnent la main, Pour que demain soit un jour sans chagrin. ».

Elle dénonce ici, ici l’hypocrisie. C’est un texte qui invite à une sincérité profonde dans le dialogue social.

Son chant, à l’image de La Paix, fonctionne comme un rappel à l’ordre bienveillant. Elle ne négocie pas la concorde, elle l’impose comme la condition sine qua non de la survie de la famille gabonaise.

Ici, elle utilise souvent des expressions qui rappellent la solidarité du village (la « communauté »)

« Si la maison brûle, on ne demande pas qui a allumé le feu... On apporte tous l'eau pour l'éteindre. Ô mon pays, ô Gabon, restons unis comme les doigts de la main. »

L’image de la maison en feu est une métaphore très parlante dans la culture gabonaise. Elle signifie que si le pays sombre dans la violence, personne ne sera épargné, peu importe son ethnie ou son parti.

En utilisant cette métaphore de la maison commune que l’on ne doit pas brûler, elle a réussi à rendre le concept de stabilité nationale accessible à tous, des salons de Libreville aux campements les plus reculés.  Pour elle, la résilience passe par le retour à soi, à ses racines et à la dignité de la parole donnée. Avec ce chant, elle devient la pédagogie du vivre-ensemble.


3.1.2. Annie-Flore Batchiellilys : La conscience éclairée

Si Mama Dédé est l’ancrage, Annie-Flore Batchiellilys est le pont. En effet, elle occupe l’espace médian de la réflexion poétique et philosophique. Son engagement ne se limite pas à dénoncer le conflit.  Elle en analyse les racines pour mieux proposer une éthique de la vie en commun. A travers des titres comme L'amour et la paix vont de pair ou Bisse Ngabu, elle se fait l’éveilleuse de conscience.

Dans Bisse Ngabu, on peut écouter « bisi ngabu duke bilu ? » (Peuple gabonais, dormez-vous ? »

Refrain  « oh, tua bilu hééé » (non ! Nous ne dormons pas ! »)

Cet hymne collectif célèbre l’unité, la diversité et la joie de vivre au Gabon.  Il ne s’agit pas seulement d’un chant d’écoute, mais d’un appel à partager une identité commune à se rassembler pour célébrer la communauté qui compose le Gabon.

Elle s’adresse à l’intellect autant qu’au cœur, transformant le besoin de paix en une exigence citoyenne. Sa posture est celle de l’artiste-philosophe, celle qui, par la précision des mots, cherche à reconstruire la nation, brique par brique, sur le socle de la vérité et du respect mutuel.

Avec L’amour et la paix vont de pair Annie-Flore Batchiellilys introduit, une dimension plus introspective : la paix commence par soi-même.

Le bien reste le bien est un chant d’espoir, d’engagement moral et de responsabilité collective. Avec ce titre, elle nous livre un message : faire la paix est toujours valable, le bien construit la paix. Mais par-dessus tout, la paix commence par chaque individu.

« Le bonheur ne vient pas d’ailleurs, il vient des cœurs ; le bien reste le bien pour la paix ; le bonheur passe par les actes ; c’est la paix qui fera danser le monde à l’endroit ; c’est la paix qui parle en toi pour pardonner. Mais elle se chante ensemble ».

Nous pouvons identifier ici, une dimension éducative à portée pédagogique. L’artiste encourage les jeunes à choisir le bien malgré les difficultés. Elle valorise l’exemple de la transmission des valeurs et rappelle que la paix se construit sur la durée.

Le chant établi une relation directe entre les actes individuels et la paix collective. La paix n’est pas l’absence de conflit ; elle résulte du respect, de la tolérance, de la responsabilité, de la solidarité, car elle commence par le comportement de chacun.

Avant les élections de 2013, elle va intégrer un collectif militant pour la paix au Gabon. Sa transition vers la médiation et la politique n’est pas une rupture, mais la suite logique de son art. Elle prouve que le chant de paix n’est pas une utopie, mais un projet de société concret. C’est une femme qui s’engage totalement.


3.1.3. Nessa : La voix de l’urgence et de l’action

Si les aînées chantaient la préservation d’un acquis, la nouvelle garde des artistes féminines gabonaises aborde la paix sous un angle plus frontal.

Pour ces jeunes femmes, la paix n’est pas un silence imposé, mais le résultat d’une justice sociale et d’un dialogue authentique. C’est ce que nous remarquons chez Nessa. En effet, elle apporte l’élan horizontal de la modernité. Elle est la voix de la jeunesse, celle qui vit les tensions du présent et refuse d’en hériter les conséquences.

Elle a participé à des titres comme L’hymne à la paix (en duo avec Loizze Cherokee), où elle chante explicitement « je veux la paix pour mon pays, je veux la paix pour ma patrie » ; délivrant ainsi, un message de paix.

Dans L’hymne à la paix, elle ne se contente pas de déplorer la discorde : elle la conteste. Sa posture est celle de la militante, de la « Sœur » qui appelle ses pairs à une prise de responsabilité immédiate.

Là où Mama Dédé prône la sagesse et où Annie-Flore cultive la réflexion, Nessa incite au mouvement. Elle transforme la résilience en un acte de résistance contre la fatalité de la division.

« Enfants d’une même mère, préservons nos repères, le sol sacré de l’iboga où coule l’Ogooué de nos veines ; ma patrie, ma famille, tous unis …. »

Le morceau encourage l’écoute mutuelle et la recherche de solutions pacifiques plutôt que la confrontation.

Elle veut inspirer une prise de conscience collective sur l’importance de la paix. Elle appelle à la résilience et l’unité, encourageant à persévérer pour construire la paix au Gabon.

Le refrain insiste sur l’action « lève-toi et marche droit !  Tête haute, pas à pas, revendique ta paix ; sers le poing, ne lâche pas, tu retrouveras la paix »

En comparant ces trois postures, un constat peut être fait : elles ne sont pas contradictoires, mais plutôt interdépendantes.

La paix au Gabon, telle que chantée par ces femmes, nécessite à la fois la sagesse des ancêtres (Mama Dédé), la clarté du discours (Annie-Flore) et la vigueur de la jeunesse (Nessa). C’est précisément cette harmonie des postures qui confère à leurs chants leur caractère transformateur. Elles ne parlent pas seulement aux oreilles, mais à l’ensemble du corps social, de la case familiale aux espaces publics urbains.

Si ces trois profils sont complémentaires, comment leur discours s’articule-t-il concrètement dans la langue ? C’est ce que nous analysons dans la partie suivante, dédiée à la grammaire de la paix.


3.2.  L’architecture du message : Lexique et ressorts de la concorde


Pour que la musique devienne un outil de pacification, elle doit passer par une sémantique de l’union.

L’analyse croisée des textes de Mama Dédé, Annie-Flore Batchiellilys et Nessa révèle un lexique commun qui transforme le concept abstrait de « paix » en une réalité tangible et urgente pour le Gabonais.


3.2.1.  Le « Nous » inclusif : De l’individu à la nation (Bisse)

L’un des piliers lexicaux de notre corpus est la bascule du « je » vers le « nous ».

Annie-Flore Batchiellilys utilise magistralement le concept de Bissi (le « Nous gabonais » en langue ipunu[9]). Dans Bisse Ngabu, le mot n’est pas seulement un pronom, il est une frontière qui inclut tous les Gabonais. En opposant le « nous » aux divisions, elle rappelle que la nation n’est pas une entité administrative, mais un corps vivant.


Mama Dédé, dans La Paix, élargit ce « nous » à la cellule familiale  Elle utilise des termes liés à la parenté et à la lignée « mes frères, mes sœurs, mes enfants, etc.), rappelant que la concorde nationale est le prolongement naturel de la concorde domestique.

La paix, chez ces artistes, n’est jamais gratuite ou facile. Elle est le fruit d’une exigence éthique. C’est ce que nous analysons dans le point ci-dessous.


3.2.2. La morale comme socle : Le Bien et la Vérité

Annie-Flore s’inscrit dans une logique de droiture avec le titre Le bien reste le bien pour la paix. Ici, le lexique est celui de la valeur absolue. Le « Bien » est présenté comme une constante immuable face à la versatilité des conflits politiques.

Mama Dédé utilise un vocabulaire axé sur le respect et la sagesse. Pour elle, la résilience ne consiste pas à « gagner » un conflit, mais à reconnaître la supériorité morale de l’entente. La paix est présentée comme le seul état digne de l’être humain.


3.2.3. L’impératif de l’action : Le lexique de l’urgence

C’est ici que Nessa opère une rupture nécessaire. Là où les aînées parlent de valeur et de réflexion, Nessa introduit le lexique de l’immédiateté et de la mobilisation.

Dans L’hymne à la paix, les verbes d’action dominent. Elle ne demande pas seulement d’être en paix, elle appelle à « construire », « refuser » la division, et « avancer ». Le lexique de Nessa est celui de la responsabilité citoyenne. Elle transforme la paix, souvent perçue comme un état passif, en un combat actif.


En croisant ces trois approches, on observe une véritable grammaire de la paix au Gabon :

  • La racine (Mama Dédé) : La paix est un héritage à respecter.

  • La structure (Annie-Flore) : La paix est une éthique à pratiquer.

  • L’élan (Nessa) : La paix est une action à mener.

 

 3.3. La réception et l'impact sociétal : du chant à la cohésion nationale


L’analyse de la réception des œuvres de Mama Dédé, Annie-Flore Batchiellilys et Nessa permet de comprendre que leurs chants ne sont pas de simples produits culturels. Elles fonctionnent comme des outils de « régulation sociale ».

Dans un contexte où le dialogue politique peut parfois être rompu ou tendu, la musique devient un espace de médiation neutre et accessible.


3.3.1. L’artiste comme médiatrice sociale

Dans la tradition gabonaise, la femme est souvent perçue comme la garante de l’harmonie familiale et sociale. C’est pourquoi, même dans les chants modernes, le thème de la paix est presque toujours lié à celui de la « Mère Patrie ». La figure féminine possède souvent une autorité morale indiscutable, liée au rôle de « mère » et de « transmettrice ».  Lorsque ces artistes chantent la paix :


  • Elles contournent les clivages

Contrairement au discours politique qui peut être perçu comme partisan, le chant artistique touche à l’émotion universelle. Il est plus difficile de rejeter un appel à la paix quand il est porté par une mélodie ou une poésie que lorsqu’il est martelé par un politicien.

  • Elles légitiment le dialogue

En chantant la concorde, elles donnent la « permission » au public de se réconcilier. Elles créent un espace où il est socialement acceptable de prôner l’unité sans paraître faible.


3.3.2. Le chant comme vecteur de résilience psychologique

La résilience est la capacité à surmonter les chocs. Pour une société, cela passe par la capacité à « dire » ses traumas.

La catharsis par le chant : Leurs chants permettent de nommer les tensions, de les reconnaître pour mieux les dépasser. En écoutant ces voix, le citoyen se sent compris dans ses angoisses liées aux crises passées ou présentes.

Le sentiment d’appartenance : L’écoute partagée de ces chants (lors de concerts, à la radio, en famille) renforce le sentiment de destin commun. Le chant agit comme un ciment qui relie les individus entre eux.

Il est vrai que  la musique ne peut pas résoudre les conflits structurels et que le chant ne remplace pas les institutions politiques ou judiciaires. Nous pensons tout de même qu’il reste un catalyseur de conscience, mais pas un résolveur immédiat de conflits.

L’impact de ces chants est d’autant plus fort qu’elles s’inscrivent dans la durée. Là où un discours politique s’évapore après quelques jours, les chants (surtout ceux d’Annie-Flore ou de Mama Dédé) restent dans le patrimoine et peuvent être redécouvertes lors de chaque nouvelle période de tension.

Nous avons vu à travers cette étude de la résilience, que l’impact sociétal de ces trois artistes repose sur leur capacité à transformer un malaise collectif en une aspiration commune. Elles ne cherchent pas à faire taire les divergences, mais à les sublimer par l’art, prouvant que la résilience gabonaise passe nécessairement par la capacité de son peuple à se « raconter » et à se « chanter » lui-même pour apaiser les blessures.


Conclusion


Au terme de cette analyse, il apparaît clairement que la musique, loin d’être un simple divertissement, constitue un pilier fondamental de la résilience sociale au Gabon.

A travers l’étude croisée des œuvres de Mama Dédé, Annie-Flore Batchiellilys et Nessa, nous avons pu mettre en lumière une véritable « polyphonie de la paix » où chaque artiste, par son ancrage générationnel et stylistique, contribue à la construction d’un socle commun de valeurs.

Notre travail a démontré que la résilience gabonaise n’est pas un concept abstrait, mais une dynamique portée par ces voix féminines :

  • Mama Dédé nous rappelle que la paix est un héritage ancestral, une sagesse qu’il faut protéger pour garantir la cohésion des familles.

  • Annie-Flore Batchiellilys transforme cette sagesse en une éthique citoyenne, faisant du « vivre-ensemble » une exigence intellectuelle et poétique indispensable à la nation.

  • Nessa projette cet héritage vers l’avenir, en faisant de la paix un acte de résistance et une priorité d’action pour la jeunesse gabonaise.


Ainsi, ces trois artistes ne se contentent pas de chanter la paix, elles l’incarnent.

En contournant les discours partisans et en touchant directement à l’émotion universelle, elles offrent au peuple gabonais un espace de médiation et de catharsis. Elles prouvent que le chant, en tant qu’outil de pacification, est une force douce mais persistante, capable de traverser les crises et de maintenir le cap vers l’unité.


En définitive, la paix au Gabon n’est pas un état figé, mais un mouvement perpétuel. Si les institutions politiques ont la charge de bâtir le cadre de cette paix, les artistes, par la force de leur voix, en sont les gardiennes infatigables.


Il appartient désormais aux générations futures de continuer à écouter, à transmettre et à faire vibrer ces chants de concorde, car, comme le suggère la résonance de ces trois artistes, c’est en harmonisant nos voix que nous construisons, ensemble, le Gabon de demain.


Bibliographie


1. Corpus d’étude


BATCHIELLILYS, Annie-Flore, 2015,  L’amour et la paix vont de pair.

  • 2023, Le bien reste le bien pour la paix. Single

  • 2013, Bissu Ngabu. In Mon point zérooo

MAMA DEDE (Date de sortie non indiquée). La Paix. Zang officiel

NESSA (20 septembre 2016). L’hymne à la paix (feat. Loizz Cherokee). Nessa officiel, Label Akiba Prod


2. Références théoriques


ATTALI Jacques, 1977,  Bruits : Essai sur l’économie politique de la musique. PUF

BAKHTINE Michail,  1970 [1963]. Problèmes de la poétique de Dostoïevski, Lausanne: L’âge d’homme.

DE LA BROISE Patrice et MORELLI Pierre, 2020,  Repenser la médiation au prisme de l’art et des sciences sociales, in Rethinking mediation through the lens of art and social sciences, p. 341-348, https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.28678, consulté le 5 mars 2026

DE NORA  Tia, 2000,  Music in Everyday Life. Cambridge University Press

HAICAULT Monique, 2012, « Autour d’agency. Un nouveau paradigme pour les recherches de Genre », Rives méditerranéennes, numéro 41, 2012, Disponible sur : http://journals.openedition.org/rives/4105, (mis en ligne le 23 Février 2012

MARIGNER Noémie, 2020, « Pour l’intégration du concept d’agency en analyse du discours », Langage et Société, vol.2, n°170, 2020, pp.15-37, disponible sur https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02804354, (Soumis le 05 Juin 2020)


[2] Son vrai nom : Delphine Assong-Nzock Oyeghe

[3] Des faiseuses d’ambiance

[6]

[7]

[8]

[9] Langue gabonaise parlée au Sud du pays ; deuxième langue en termes de locuteurs

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