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Alice TIENDRÉBÉOGO : L’ingénierie du savoir au service de la paix et de vivre-ensemble


Mori Edwige Traore






Mori Edwige TRAORE


Maître de recherche en Sciences du Langage (Ethnoloinguistique)

Institut des Sciences des Sociétés (INSS)

Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST) - Burkina Faso





Plan


Résumé

Français

Cet article examine la contribution d’Alice TIENDRÉBÉOGO à la réforme des systèmes éducatifs en Afrique de l’Ouest, avec un focus particulier sur le Burkina Faso. À travers une analyse de ses fonctions ministérielles et de son engagement au sein du Forum des Éducatrices Africaines (FAWE), nous démontrons comment elle a su transformer des obstacles socioculturels en leviers de politiques publiques.

English

This article examines the contribution of Alice Tiendrébéogo to the reform of educational systems in West Africa, with a particular focus on Burkina Faso. Through an analysis of her ministerial responsibilities and her commitment within the Forum for African Women Educationalists, we demonstrate how she successfully transformed sociocultural barriers into drivers of public policy.



Introduction


Par sa plume, sa pensée conceptuelle et son audace institutionnelle, l'honorable Alice TIENDRÉBÉOGO a transformé l’éducation des filles au Burkina Faso en une véritable œuvre de médiation sociale. Nous essayons à travers cet article d’établir le portrait d’une figure emblématique dont la créativité politique a servi la stabilité et l'émancipation des femmes d'une nation.


La créativité ne s’exprime pas uniquement sur une toile ou dans un roman ; elle réside aussi dans la capacité à inventer des solutions là où le système a échoué. Alice TIENDRÉBÉOGO est, en ce sens, une « créatrice de structures ». En 1988, elle est une figure qui a participé à la conception du Ministère de l’Enseignement de Base et de l’Alphabétisation de Masse (MEBAM). Cet acte n'est pas qu'administratif. Elle est une réponse créative à une violence sourde, celle de l'ignorance qui frappe 70 % des femmes burkinabè de l'époque.


Pour elle, la paix sociale commence par l'équilibre des chances. En fondant le FAWE (Forum des Éducatrices Africaines) en 1992, elle a dessiné une cartographie de la solidarité féminine transnationale, prouvant que la pensée des femmes, lorsqu'elle est concertée, devient un instrument de diplomatie culturelle et de stabilité régionale.


1. L'Innovation Institutionnelle : Une réponse aux violences de l'ignorance


La créativité, pour Alice TIENDRÉBÉOGO, ne réside pas seulement dans les arts ; elle se déploie aussi dans la capacité à inventer des solutions structurelles là où le système a échoué. Enseignante de formation, elle accède aux responsabilités d'État avec une conviction que l'éducation est le premier droit de l'homme.


En 1988, elle devient Ministre de l’Enseignement de Base et de l’Alphabétisation de Masse (MEBAM). Elle va faire de cet acte administratif, une réponse politique à l'ignorance qui frappait alors beaucoup de femmes burkinabè. Pour elle, être ministre est un « sacerdoce ». Elle déplore l'arrogance de certains cadres et prône l'humilité du « serviteur du peuple ».


Son passage au ministère est marqué par une lutte pour la qualité. Elle impose le passage de la formation des maîtres de un à deux ans aux ENEP (Écoles Nationales des Enseignants du Primaire). Elle s'oppose ainsi à une vision purement comptable de l'éducation, affirmant qu'un enseignant mal formé est un danger pour l'avenir. Elle a également piloté le passage de l'approche « projet » à l'approche « programme » avec le PDDEB (Plan Décennal de Développement de l’Éducation de Base), tout en restant critique sur la mise en œuvre et le suivi sur le terrain.

 

2. L’Éthique du Savoir : Réconcilier tradition et modernité


Le génie créatif d’Alice TIENDRÉBÉOGO réside dans sa capacité à réconcilier deux mondes. Élevée « à l’occidentale », elle a pourtant replacé l’oralité, les contes et les proverbes au cœur de son action pédagogique. Elle a compris que pour qu’une fille soit éduquée dans la paix, elle ne doit pas être arrachée à sa culture, mais y trouver les racines de son émancipation.

En utilisant les codes traditionnels pour faire accepter l'école moderne aux parents les plus réticents, elle a désamorcé les conflits identitaires au sein des communautés rurales. Son postulat est clair : l'éducation est l'arme de paix la plus efficace car elle remplace le préjugé par le discernement.

 

Cette approche d’Alice TIENDRÉBÉOGO est une forme de « médiation créative » :

  • Les Écoles Satellites : En rapprochant l'école du foyer, elle a désamorcé les réticences des parents ruraux.

  • L'Éducation Bilingue : Elle défend l'apprentissage en langues nationales avant le passage au français. Pour elle, le « baragouinage » du français est le signe d'un échec du système ; la langue maternelle est le socle de la réflexion.

  • La lutte contre les stéréotypes : Elle a initié la révision des manuels scolaires pour supprimer les images sexistes (la fille au balai, le garçon au tableau) qui conditionnent l'échec des jeunes filles dès le plus jeune âge.

 

3. « Les Femmes sont les Fermières de l’Afrique » : Une vision politique et économique


Dans son ouvrage intitulé Expériences novatrices en éducation (2002), elle théorise le rôle vital de la femme. Sa célèbre formule, « Les femmes sont les fermières de l'Afrique », rappelle que 70 % de la production vivrière au Burkina Faso est assurée par elles.


Pourtant, elle constate une injustice flagrante : les femmes n'ont accès ni à la mécanisation, ni à la vulgarisation agricole, réservées aux chefs de famille masculins. Sa vision est pragmatique. Libérer la femme des corvées (par l'installation de moulins, de puits, de charrettes) n'est pas une mesure sociale, c'est une mesure de stabilité nationale. Une femme qui gagne du temps est une femme qui peut penser, créer et éduquer.


Socialiste convaincue, elle s'insurge contre l'hypocrisie du commerce mondial. Elle dénonce l'OMC qui interdit les subventions aux agriculteurs africains tout en les autorisant en Occident. Pour elle, le libéralisme est « cadenassé », et seuls l'éducation et la santé pour tous peuvent offrir une alternative de dignité au Burkina Faso.

 

4. L'Héritage de Philippe Zinda Kaboré : Un nom comme boussole


Alice TIENDRÉBÉOGO est la fille unique de l'illustre Philippe Zinda KABORÉ, leader historique et artisan du rétablissement de la Haute-Volta. Ce « lourd héritage » a forgé son caractère. Elle refuse les compromissions, ne fait jamais « la cour » pour obtenir un poste et combat farouchement la corruption.


Elle relate avec émotion le destin de sa mère, veuve à 25 ans, qui a fui au Sénégal pour échapper au lévirat (mariage forcé avec le beau-frère). C'est cette force maternelle, alliée à la mémoire de son père, qui a nourri son combat pour les droits des femmes. Elle déplore que la mémoire des pères de la nation (Zinda KABORÉ, Ouezzin COULIBALY) soit parfois négligée dans les cérémonies officielles, affirmant que « tuer la mémoire, c'est tuer l'homme une deuxième fois ».


5. Être Femme et Ministre : Le combat pour la parité réelle


Dans son autobiographie Être femme et ministre au Burkina Faso (2013), elle jette un regard lucide sur le « machisme politique ». Elle dénonce le fait que les femmes « popularisent les partis » avec leurs animations, mais sont exclues des postes de décision.


Elle fustige les arguments sur le prétendu manque de « femmes capables », rappelant avec ironie le nombre d'hommes incapables qui siègent dans les institutions. Pour elle, le combat est collectif. Les femmes doivent cesser de se battre individuellement pour des miettes et s'imposer par des quotas (33% minimum) et un lobbying structuré. Elle-même, au sein du FAWE et de l'AFEB, a consacré sa vie à préparer la relève, convaincue que l'engagement des femmes est plus sincère et moins calculateur que celui des hommes.


Sous son mandat au Ministère de l'Enseignement de base et de l'Alphabétisation (1988-1995), le Burkina Faso devient un précurseur dans le domaine. Alors que le taux de scolarisation des filles plafonnait à 24% au niveau primaire au début des années 90, TIENDRÉBÉOGO installe des "points focaux" et crée des services dédiés au sein de l'Institut pédagogique.


Son passage au Ministère de la Promotion de la Femme (1997-1999) parachève cette vision en liant l'éducation à l'autonomisation économique. Elle y élabore le premier plan d'action triennal, ancrant ainsi la question féminine dans le cadre institutionnel permanent de l'État burkinabè.


Face à l'insuffisance du système formel, elle a promu l'alphabétisation de masse et le "système de rattrapage" pour les enfants de moins de 15 ans non scolarisés, une stratégie qui a permis d'intégrer des milliers de femmes dans le circuit de la connaissance via le FONAENF.

 

Conclusion


Alice TIENDRÉBÉOGO nous enseigne que la politique lorsqu’elle est portée par une « ingénierie du savoir », devient une force de construction massive. Par ses actions concrètes au sein de l'UNICEF, de l'UNESCO et du FONAENF, elle a prouvé que la paix durable ne se décrète pas dans les sommets internationaux, mais, se bâtit dans le silence fertile des salles de classe et dans la force des convictions pédagogiques. Alice TIENDRÉBÉOGO n'a pas seulement été une administratrice de haut niveau. Elle a été aussi, l'architecte d'un modèle éducatif inclusif où la modernité ne nie pas l’identité. Son héritage repose sur la conviction que l'égalité des chances n'est pas une simple exigence légale ou un slogan de développement, mais un impératif de survie nationale. Ses travaux de 2002 sur les "expériences novatrices" continuent de servir de référence pour l'Union Africaine (CIEFFA), rappelant que la réponse aux solutions des défis de l’Afrique réside dans la capitalisation des succès endogènes. En faisant sienne la maxime de l'UNESCO :

« les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix »,

elle a érigé des remparts contre l'ignorance et l'exclusion, racines profondes des conflits sociaux.


Aujourd'hui, alors qu'elle figure sur la « Rue des Étoiles » à Ouagadougou, son parcours rappelle à chaque citoyen que le travail et l'intégrité sont les seuls piliers d'une nation résiliente. Elle demeure cette figure de proue qui, tout en choyant ses petits-enfants, continue de veiller, d'un regard d'aigle, sur l'avenir de chaque petite fille du Burkina Faso, afin que plus aucune ne soit laissée au bord du chemin du savoir


Bibliographie


Alice TIENDRÉBÉOGO-KABORET, 2002. Les expériences novatrices réutilisées en éducation des filles en Afrique de l'ouest. Pour le compte de l'AU/CIEFFA.

Interview se Alice TIENDRÉBÉOGO-KABORET réalisée par le quotidien Sidwaya Publié le mardi 23 décembre 2003 à 16h12min

Alice TIENDRÉBÉOGO-KABORET, 2013, Être femme et ministre au Burkina Faso, Presses africaines, 255 p.

 

▶︎ Annexes


  • Brève biographie


Née le 22 juin 1946 à Bobo Dioulasso, fille unique de Feu Philippe Zinda KABORET.

Docteur 3ème cycle en Sciences de l’éducation (1982 Université de Paris XIII)

Militante acharnée pour l’éducation en général et celle des femmes et des filles en particulier, Madame Alice TIENDRÉBEOGO/ KABORET mène ce combat depuis 1969 ainsi que celui contre les violences faites aux femmes.

L'Honorable Alice TIENDREBEOGO comptait parmi les cinq femmes Ministres africaines de l'éducation qui, en octobre 1991, se sont rencontrées de manière informelle lors d'une réunion de la Banque mondiale sur l'éducation en Afrique pour discuter des obstacles réels rencontrés par les filles et les femmes Africaines pour l'accès à l'éducation et pour une meilleure qualité de vie.

Membre fondateur du FAWE, Alice TIENDREBEOGO est actuellement membre du Conseil d'administration du FAWE. Elle a été nommée Ministre de l'éducation de base et de l'alphabétisation du Burkina Faso (1988-1995) puis Ministre de la promotion de la femme (1997-1999) où elle a élaboré le premier plan d'action triennal pour la promotion de la femme et les cadres institutionnels établis comme la création de la Commission nationale pour la promotion de la femme et la nomination de points focaux dans les ministères.

En 1996, Alice a rejoint l'UNICEF en tant que Présidente du Comité de suivi de l'Initiative pour l'éducation des filles en Afrique. Elle a également été membre du Forum consultatif sur l'Éducation Pour Tous de l'UNESCO. Elle a été conseillère régionale du Centre International de Recherches pour le Développement (CRDI) au bureau régional de Dakar (2003-2005) et membre du Conseil d'administration du Centre d'études familiales africaines (2005-2007). Elle a été Directrice Générale du Fonds pour l'alphabétisation et l'éducation non formelle FONAENF (2002-2014).


  • Sigles Utilisés


CIEFFA :  Centre International pour l’Education des Filles et des Femmes en Afrique

CRDI : Centre International de Recherches pour le Développement

FAWE : Forum des Femmes Educatrices Africaines

MEBAM : Ministère de l’Enseignement de Base et de l’Alphabétisation de Masse

FONAENF : Fonds pour l'Alphabétisation et l'Éducation Non Formelle

UNESCO : Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture

UNICEF : Fonds des nations Unies pour l’Enfance


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