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Conter pour persister

Comment la tradition poétique ouzbèque et kirghize fabriquent une identité culturelle à l’épreuve du temps à partir des influences turques, mogholes, grecques et persanes ?



Touhfat Mouhtare







Touhfat Mouhtare


Écrivaine et doctorante





→ Biographie :

Originaire des Comores, Touhfat Mouhtare a grandi entre son île et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Elle vit aujourd’hui dans le Val d’Oise, où elle écrit des romans, conte et peint auprès des enfants, et transmet sa passion pour l’écriture à travers des ateliers. Elle écrit avec ses sens pour aborder l’histoire de la féminité et les héritages émotionnels. Ses romans mêlent réalisme et imaginaire, Histoire et mythologies. Elle a publié un recueil de nouvelles, Âmes suspendues (Cœlacanthe, 2011), et son très remarqué premier roman, Vert cru (KomEdit, 2018), a été finaliste du Prix Senghor du 1er roman francophone et mention spéciale du Prix du livre insulaire d’Ouessant. 

Son deuxième roman, Le Feu du Milieu, salué par la critique et très remarqué en librairies, a été publié au Bruit du Monde en 2022, et a obtenu le prix Alain Spiess du deuxième roman. 

Choses qui arrivent, paru aux éditions Bayard, est son quatrième ouvrage, également remarqué par la critique et les libraires. Il a obtenu le Prix de la Renaissance Française en 2025.


Résumé

Bibliographie


Plan



Une tradition s’invente ou se recrée… traditionnellement. Rien mieux que cette phrase de Gérard Lenclud, dans Transcrire les mythologies[1], ne pouvait introduire ce projet qui a pour objet la manière dont on fabrique une identité à partir des contes et de la poésie, instruments privilégiés de la tradition.


Lorsqu’il s’interroge sur la tradition, Lenclud la définit comme une réponse apportée, dans le passé, à une question qui a encore cours dans le présent.

Autrement dit, la tradition est le coffre légué hier, auquel nous avons recours pour trouver une solution aux problèmes posés aujourd’hui.


Pour complexifier davantage le sujet, on ajoutera que le contenu de ce coffre change régulièrement, en fonction des impératifs qui nous mènent à y avoir recours.

Lorsqu’en Nouvelle-Calédonie se pose la question de l’indépendance, cette dernière s’accompagne de la nécessité d’exister en tant que nation, de s’affirmer face aux autres pays pour pouvoir sortir légitimement de la coupe impérialiste.

Comme l’étranger qui arrive en contrée inconnue, une nation est sommée de répondre à ces questions immémorielles : qui es-tu ? De qui te proclames-tu ? Où vas-tu, et en quoi

sommes-nous concerné-es par ta destinée ?


À cette question, Jean-Marie Tjibaou répond en présentant une histoire, mi-mythe mi-mémoire, de la civilisation canaque. Le personnage de Kanaké s’invente à partir de repères mythologiques, et la figure politique de Tjibaou le présente comme le socle de l’identité mélanésienne. Aujourd’hui encore, le peuple kanak se construit et se réinvente à partir de cette base identitaire qui reposait dans le fond des âges, telle une réponse qui attendait la question pour surgir[2].


Cette appropriation de l’écriture pour « se raconter pour soi et par soi », vieille pratique occidentale selon Marcel Détienne, a donc servi aux cahiers de mythologie sur lesquels repose aujourd’hui la culture canaque.


Le même phénomène s’observe au Japon, lorsqu’au VIIème siècle s’écrit le Kojiki, récit des origines, et le Nihonshoki, qui même à la mythologie des éléments d’histoire plus récents, ayant trait aux origines de la famille impériale japonaise. Ces textes sont importants pour le propos qui est porté ici, en raison de la manière dont ces récits ont été portés à la connaissance du monde. Le Kojiki et le Nihonshoki ont été transcrits en chinois, et servent aujourd’hui encore de base aux historiens japonais pour retracer le périple de l’archipel.

Lorsqu’on connaît le passé conflictuel de la Chine et du Japon, qui remontent jusqu’au16ème siècle, cette précision est essentielle, car elle montre comment un peuple construit son identité en s’appuyant sur des outils techniques hérités d’un autre peuple, lequel a pu être son rival ou exercer sur lui sa puissance dominante par le passé.


Une tradition s’invente ou se recrée, traditionnellement : à cette phrase, qu’il nous soit permis d’ajouter qu’une tradition résiste, parfois avec les outils qui étaient destinés à l’effacer ou à la remplacer par celle de l’autorité du moment.


De ce point de vue, l’Ouzbékistan présente un cas particulièrement intéressant. Réceptacle des impérialismes perse, turcs, moghols, puis, plus récemment, russe, l’Ouzbékistan a vu son récit national changer de langue trois fois : d’abord rédigés en persan jusqu’au XIVe siècle, les écrits ouzbeks passent ensuite au turc avec l’arrivée des troupes timourides (XVe siècle), à l’urdu (XVIe siècle), puis au cyrillique après l’invasion russe à la fin du XIXe siècle.


Comment faire survivre une culture morcelée, à moitié construite à partir d’influences

étrangères ?

À cette question, la poésie et le conte offrent des pistes explorables dans cette région de

l’Asie Centrale.


▸ Poésie féminine


La vallée de Ferghanah, à l’est de l’Ouzbékistan, servit de garnison coloniale aux russes au XIXe siècle. Mais elle fut auparavant le chef-lieu de la province de Kokand. C’est en ce lieu que naquit et mourut une poétesse ouzbèque, Jahon Otin Uvaysiy, qui fut également fondatrice d’une école d’équitation et qui y termina ses jours au XVIIIe siècle. Elle faisait partie d’une tradition poétique soufie qui avait cours dans la région, et qui s’organisait en une hiérarchie précise.


Le nom Otin-Oys était donné aux femmes qui avaient su célébrer comme il se devait la tradition ouzbèque de la poésie et du conte. Il est intéressant de noter que le nom Otin fait à la fois référence à la notion de « maître » et de « cavalier ». Est-ce à dire qu’écrire de la poésie revient à diriger, et que se raconter revient à guider ?


Lorsqu’elle étudie la transition du chamanisme au soufisme en Ouzbékistan, la musicologue et Cambridge Fellow Razia Sultanova souligne le rôle des femmes dans cette transition. Selon elles, les femmes des confréries soufies, héritières d’une longue tradition chamanique marquée par la déité féminine Ambar Ona, ont réussi à travers les époques à « négocier »

une cohabitation entre les rites musicaux soufis et les incantations chamaniques anciennes.

Un « virage » complexe mais rendu possible en faisant non seulement appel à des analogies, mais également à des associations et à des allusions que les initiés peuvent comprendre.[3]


Notes


[1] Transcrire les mythologies. Sous la direction de Marcel Detienne. Albin Michel, 1994.

[2] Marcel Detienne, préface, Transcrire les mythologies.

[3] From Shamanism to Sufism : Women, Islam and Culture in Central Asia. Razia Sultanova. I.B.TAURIS, 2011

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