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La créativité féminine : un héritage au service de la paix


Naïma Berrada Guennoun






Naïma Berrada Guennoun


Écrivaine

Ex - cadre bancaire,

Auteur de "Si les murs de Fès pouvaient parler"





Introduction


Depuis toujours, les femmes ont joué un rôle central dans la construction de la paix, parfois dans le silence, souvent dans l’ombre. Au Maroc, elles ont su transmettre des valeurs, protéger leurs familles, former les jeunes et créer des réseaux de solidarité durables.

La créativité féminine ne se limite ni à l’art ni à l’écriture. Elle s’exprime dans la capacité d’organiser, d’éduquer, d’apaiser les tensions et de transformer la société. À la fois pratique et symbolique, intime et publique, elle agit dans la continuité du quotidien.

Dans ce chapitre, nous verrons comment, de l’époque traditionnelle à aujourd’hui, la femme marocaine a utilisé sa créativité et son sens de l’innovation pour favoriser la paix et la cohésion sociale. À travers des exemples historiques et contemporains — femmes éducatrices, artisanes, écrivaines, journalistes ou responsables associatives — nous constaterons que toute contribution, petite ou grande, est précieuse. Car la paix se construit chaque jour, par des gestes concrets et une énergie créative pleinement mobilisée.


I. Les racines : la paix commence dans le foyer


Pendant longtemps, le foyer a constitué le cœur de la société. C’est là que commence la paix.

Dans certaines structures traditionnelles, comme le harem, l’équilibre dépendait souvent de la sagesse d’une femme. Mon arrière-grand-mère en fut un exemple éloquent. Première épouse, fqiha et responsable d’un harem, elle aurait pu imposer son autorité avec rigueur. Elle choisit au contraire la protection, l’éducation et la transmission. Elle améliora les conditions de vie des femmes placées sous sa responsabilité, leur transmit son savoir-faire et instaura un climat de respect mutuel. Elle demeura pour toutes un modèle de justice et de bienveillance. ( Cf mon ouvrage «  Les Secrets d’un Harem ».

L’histoire marocaine offre également des figures marquantes telles que Fatima al-Fihri qui, au IXᵉ siècle, fonda à Fès l’Université Al-Qarawiyyin, un haut lieu du savoir devenu symbole durable de cohésion sociale.

Par ailleurs, les fqihates des villes marocaines enseignaient le Coran, la morale et la discipline intérieure. Or, la paix extérieure repose souvent sur cette paix intérieure que ces femmes ont su transmettre de génération en génération


II. Artisanat et transmission : autonomie et dignité

 

L’artisanat féminin illustre parfaitement l’alliance entre savoir-faire et autonomie. La broderie, la confection de caftans, le tissage ou l’art culinaire sont autant d’espaces de créativité et d’indépendance.

Dans ma propre famille, une femme veuve forma, sur trois générations, des centaines de jeunes filles à la broderie. Grâce à elle, elles acquirent un métier, une autonomie financière et une dignité sociale. Elle transmit également à ses enfants et petits-enfants une spiritualité profonde.


Aujourd’hui encore, des coopératives féminines à Fès, Marrakech ou Essaouira perpétuent ces traditions, en adaptant l’art ancestral aux réalités économiques contemporaines. Dans les montagnes de l’Atlas, des femmes amazighes transmettent depuis des siècles l’art du tissage et du travail de la laine, permettant aux jeunes filles de contribuer à l’économie familiale tout en préservant leur identité culturelle.

Former une jeune fille à un métier, c’est lui donner les moyens de construire sa vie. Transmettre des valeurs, c’est bâtir la paix.


III. Solidarité féminine et coexistence


Le Maroc a longtemps été une terre de coexistence. Dans les quartiers où vivaient musulmans et juifs, les femmes jouaient un rôle essentiel dans le maintien de l’harmonie sociale.

À Fès-Medina, la figure de Lalla Maïmouna illustre cette dimension spirituelle et inclusive. Femme de confession juive, elle fut élevée au rang de sainte dans la tradition populaire marocaine. Sa mémoire symbolise une piété et une sagesse qui dépassaient les appartenances religieuses. Autour de telles figures, les femmes partageaient savoir-faire, traditions et entraide dans les moments difficiles. Cette diplomatie silencieuse constituait un moteur discret mais puissant de paix durable.

 

IV. La femme moderne : visibilité et engagement


Aujourd’hui, la femme marocaine est plus visible et davantage reconnue dans l’espace public.

Le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, reconnue par l’Organisation des Nations unies, ainsi que le 10 octobre, Journée nationale de la femme marocaine, marquent cette reconnaissance. Cette dernière date symbolise les avancées juridiques majeures consacrant les droits de la femme marocaine, notamment à travers les réformes législatives qui ont renforcé sa place au sein de la famille et de la société. Elle concrétise la volonté nationale d’accorder à la femme marocaine des droits élargis et une participation plus affirmée dans le développement du pays.


Pour ma part, j’ai eu l’honneur de recevoir un trophée d’une grande association féminine, une reconnaissance de Sa Majesté ainsi qu’une distinction d’une organisation internationale, l’ICESCO. Au-delà de l’aspect personnel, ces distinctions honorent toutes les femmes engagées dans la transmission, l’éducation et la paix sociale.


Cependant, la participation féminine dans certaines institutions nationales et internationales demeure insuffisante. La société a besoin de leur regard, de leur écoute et de leur capacité de médiation. L’objectif n’est pas de remplacer l’homme, mais de le compléter dans un esprit d’équilibre et de coopération.


V. Les femmes écrivaines, professeurs, journalistes et responsables associatives


Les femmes écrivaines analysent la société et ouvrent des espaces de dialogue. Elles racontent les histoires invisibles des familles et des communautés, proposant de nouveaux modèles.

Au Maroc, Fatema Mernissi a ouvert des débats majeurs sur la place des femmes dans la société et dans l’islam.


Les femmes journalistes participent également à ce travail de mémoire et d’influence à travers leurs articles, enquêtes et reportages qui éclairent l’opinion publique et défendent des causes sociales.


Les présidentes d’associations, quant à elles, transforment les idées en actions concrètes : coordination de projets éducatifs, culturels ou sociaux, mobilisation de ressources et accompagnement des jeunes générations.


Toutes prolongent ainsi la mission historique des générations passées : transmettre, protéger et construire la paix dans un espace public élargi.


VI. Une expérience vécue : Café Bonheur


À la suite d’une conférence donnée à la faculté de médecine de Casablanca sur le bien-être et la connaissance de soi, j’ai fondé, avec un groupe de femmes, le « Café Bonheur ».

Pendant plus de dix ans, ce cercle s’est réuni chaque semaine pour réfléchir, se former et apprendre à mieux se connaître, afin d’être utiles au sein du foyer comme dans la société civile.


Certaines participantes ont lancé des projets sociaux concrets. L’une d’elles, engagée dans une mosquée construite par une autre femme, a contribué à la création, à proximité de celle-ci, d’une école primaire sociale ainsi que d’un programme d’alphabétisation pour les femmes. Cet espace est devenu un lieu d’écoute, d’accompagnement et d’éducation.

Cette expérience illustre comment la créativité féminine moderne conjugue réflexion et action pour renforcer la paix sociale.


VII. Nouveaux défis : le numérique et la transmission


Le monde contemporain impose de nouvelles compétences. Les réseaux sociaux et Internet influencent profondément les jeunes générations, tandis que l’on observe une certaine désertion du livre.


La femme, première éducatrice, gagnerait à acquérir une formation de base dans le domaine numérique. Non pour rivaliser avec la technologie, mais pour :

  • accompagner ses enfants ;

  • exercer un contrôle parental éclairé ;

  • comprendre les risques et les opportunités ;

  • transmettre des valeurs dans le monde digital.


La mission demeure la même : protéger, guider et construire la paix. Seuls les outils et les contextes évoluent.


VIII. Culture marocaine, sagesse et résilience


La culture marocaine repose sur des valeurs profondément enracinées : respect des aînés, hospitalité, solidarité familiale. Ces principes façonnent une véritable culture du dialogue et du compromis.


Dès l’enfance, on apprend à écouter, à modérer sa parole, à rechercher l’équilibre plutôt que la confrontation. Cette éducation influence les relations individuelles comme les relations entre les peuples.


La créativité féminine s’inscrit dans cette continuité : elle apaise, rapproche et crée des ponts.

Beaucoup de femmes gardent en mémoire les dictons de leurs grands-mères, véritables leçons de patience, de résilience et de dignité face aux épreuves. Toutefois, la patience ne doit pas être confondue avec la soumission.

 

Dans le monde actuel, face aux situations de harcèlement ou d’abus, il est indispensable d’enseigner dès l’enfance des outils légitimes de défense : savoir dire non, connaître ses droits, demander de l’aide et s’exprimer avec assurance.

La paix ne signifie pas accepter l’injustice.

Elle consiste à construire un équilibre juste et respectueux.


Ainsi, la créativité féminine moderne doit conjuguer deux dimensions : la sagesse héritée du passé et la capacité à se protéger avec discernement.

 

Conclusion


De la gestion du foyer à l’engagement associatif, de l’artisanat traditionnel à l’écriture, au journalisme et au leadership social, la femme moderne porte en elle l’héritage des générations passées.


Elle construit d’abord la paix dans sa famille, l’étend à la société civile et aspire à participer pleinement aux institutions nationales et internationales. L’histoire prouve qu’elle en a la capacité ; la modernité lui offre de nouveaux outils.


Il ne faut jamais sous-estimer l’importance de chaque action, petite ou grande. Chaque geste de transmission, chaque accompagnement, chaque initiative éducative ou sociale contribue à bâtir un monde plus harmonieux.


La créativité féminine est un moteur de paix.


Et chaque contribution, même modeste, est salutaire.

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